Quand la nuit vient | Le cinéma #49
4 août 2019



Mais vraiment au hasard. Quand il passait devant l’un d’eux, il entrait, regardait le film sans l’avoir décidé ni prévu et sans un regard sur l’affiche.

Il aimait surtout les cinémas crasseux de certaines rues, celles qui le soir sont si mal éclairées qu’on s’étonne parfois de trébucher sur un corps. Lui, il y va surtout le jour, juste après midi.

C’est souvent la première séance, il ne sait pas très bien l’heure, peu importe. Il entre au hasard, il ne sait rien : le titre du film ou l’acteur, ni l’histoire. Il tend l’argent, on lui dit que le film a commencé, peu importe. Ou qu’il n’est pas encore fini, mais il insiste, peu importe ; il verra la fin, attendra ensuite quelques minutes qu’il recommence, et il sortira quand il rejoindra le moment où il était entré.

Souvent, il partait même avant ; il partait comme il était entré, au hasard et sans raison valable.

Les cinémas mal tenus, escaliers étroits qui descendent vers des salles aux murs délabrés, sièges rouge délavé, public épars invisible dans le mauvais noir, le son trop fort, l’image mal adaptée à la toile, tout y était un ravissement, un refuge.

Il regardait les films en dépit du bon sens. Plan par plan. Il s’endormait, revenait. Inventait une histoire. S’attachait aux corps d’un acteur, à sa voix, à tout ce qui s’agrège à elle.

Au moins, il s’empêchait d’avoir un avis. Il pouvait voir plusieurs fois le même film, mais c’était rare : il fallait que le hasard soit grand, ou qu’un plan dans le film l’exige.

Il tenait un carnet où il racontait les films, les vies que ces films traversaient. Il ne les relisait jamais, simplement, il déposait là ces films, et laissait faire la poussière.

Les vieux films aussi, il les aimait à cause des voix, à cause de cette manière disparue de parler, à cause des regards aussi, que les nouveaux films avaient perdus, et c’était tant pis pour les regards peut-être. Les vieux films, il les aimait aussi à cause des gestes : les cafés qu’on faisait, le lait concentré, la forme des interrupteurs. Aucune nostalgie : simplement des gestes à jamais perdus avec les regards.

Il aimait quand il y avait un peu de monde dans la salle : pas trop de monde, ni personne. Un peu de monde ; quelques corps isolés dans la salle – il aimait penser qu’on allait au cinéma seul. C’est pour cette raison qu’il allait au cinéma à la première séance de l’après-midi : on y allait seul. Le soir, c’était différent. Il préférait traîner dans les rues le soir pendant que tous ils étaient au cinéma.

La journée, les corps qui comme lui perdaient leur temps dans les cinémas crasseux du centre, il rêvait à leur vie aussi. Quand il y avait deux ou trois autres que lui, il rêvait à leur désœuvrement ; sa solitude restait intacte, mais il pensait la partager, un peu, dans le silence et le noir de la salle.

Une jeune fille venait à ces séances, il s’en souvient, et de son rire, et comme il était franc, court, d’enfant presque. Il attendait toujours qu’elle sorte, il ne voulait pas voir son visage, il l’écrivait dans ses carnets.

Les films, il ne s’en souvenait jamais : mais il se rappelait les plans, et certains lui donnaient envie de vivre et de mourir. Vivre ou mourir ? C’était comme le visage de la jeune fille : il ne voulait pas savoir.


arnaud maïsetti - 4 août 2019

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