l’envers du deuil
14 septembre 2019



Je suis en deuil, je pleure, j’ai peur ; un peu de fraîcheur, Seigneur.

Rimb



Ce n’est pas vrai que la mort marque un terme — ou alors, seulement celui d’un début. Et puisque ce n’est pas vrai qu’il y a parmi nous des débuts, puisque tout avait toujours déjà commencé, alors rien n’est vrai, et c’est dans la folie qu’on est livré, libres et fous nous-même, dans l’affolement que ces jours sont pour nous. On avance dans ces pensées, folles et joyeuses, et fausses peut-être, terriblement belles comme sont les soirs quand on double les bateaux immobiles.

Daniel Johnston est mort, et avant lui tant d’autres : nos pieds s’appuient sur un sol plus rempli de cadavres chaque jour, et on avance sur cela aussi qui n’est pas une pensée, mais ce monde posé sur les cadavres. Eux sont bien vivants pourtant. La preuve. J’écoute tout le soir hier, et la nuit, et le matin, et dans le silence même sans la musique pendue à mes oreilles la voix gentille et perdue de Daniel Johnston dont la voix inaugure un autre temps, l’événement du monde après sa mort qu’il nous faut bien vivre pour pouvoir poursuivre le temps, et si possible lui survivre.

On n’y parviendra pas.

Les morts dont on apprend l’existence de la vie au moment où ils ne sont plus et qui nous ouvrent toute leur existence désormais : combien je leurs dois ? Tout. On n’aura vécu qu’après. On est dedans l’après : c’est cela notre présent ? Faire quelque chose des morts — quelque chose qui ne soit pas la mort, pas le souvenir, pas l’identique de la vie passée : c’est cela notre vie désormais.

Est-ce dans Kantorowicz ? Dans Bloch ? ou Duby ? La peur qu’éprouve l’historien à exhumer le passé, libérer les fantômes prêts à déferler de nouveau dans le temps rendu disponible à leur puissance de mort. Conjurer la peur, c’est l’affronter quand même. On aime pour cela ; on désire pour cela ; on décide de vivre encore pour cela ; on écrit pour cela ; on écoute Daniel Johnston parce qu’il est vivant, pour cela.

Je me souviens de la pensée devant la tombe de K. la première fois : qu’il n’y était pas ; et j’étais rapidement reparti. Je ne me suis pas encore aventuré dans le cimetière Saint-Pierre pourtant tout près d’ici pour saluer les ossements d’Artaud : je sais qu’il n’y est pas non plus, qu’il est plus sûrement dans l’air que je respire mal ce soir. C’est encore écrire : désirer la peau, et mordre.

Passant au bord de la mer hier, dans le soir qui s’affalait sous le poids des années — la situation historique n’est pas fameuse. Il y a les monstres, les raclures, ceux de Thermidor qui nous gouvernent depuis. Il y a ceux qui ont renoncé ; ceux qui sont suicidés par l’époque. Il y a aussi, en face, les vaillant qui foncent ; il y a ceux et celles qui foncent, lentement, dans la beauté des gestes et pour elle. Il y a ceux, celles qui sont ravagés et dansent et dessinent et regardent le ciel et les hommes. Il y a ce qui console mais ne répare rien ; il n’y a rien qui console.

Au XIIIe s., j’aurais eu ces pensées. Et la voix de Daniel Johnston m’aurait tant manqué que j’aurais pu la rejoindre. Alors je l’écoute ce soir. J’écris ce soir comme on s’allonge contre un corps qui dort pour tâcher de retrouver sur la peau les contours de ses rêves ? C’est le contraire de la tristesse : l’envers du deuil, ça voulait dire : je vis après le XIIIe s., après la mort de Daniel Johnston ; je vis le lendemain.


arnaud maïsetti - 14 septembre 2019

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_Daniel Johnston _désir demeuré désir _deuil _Journal | contretemps _Marseille _solitudes _vies des morts