sauve qui peut la nuit
12 octobre 2019



Car si [les ouvriers] parlent, c’est pour dire ceci : qu’ils n’ont pas de nuit à eux, car la nuit appartient à ceux qui ordonnent les travaux du jour ; s’ils parlent, c’est pour gagner la nuit de leurs désirs, non pas la leur — celle que ce menuisier voit s’avancer « abrutissante de sommeil » —, la nôtre, le royaume des ombres et des apparences réservé à ceux qui peuvent ne pas dormir.

Jacques Rancière, La Nuit des prolétaires

La Voie Lactée a disparu : et elle est toujours là, au-dessus de nous. Seulement, dans nos villes, impossible de la voir désormais.. Plus de la moitié d’entre nous sur le vieux continent ; et pratiquement tous les hommes sur le Nouveau Monde : la nuit, les villes sont trop éclairées, et le ciel est absorbé. Il faut trouver des forêts, elles sont de plus en plus rares, dans des endroits lointains ; on entendrait les coyotes et on verrait le ciel : on verrait la nuit. Les coyotes sont les alliés de la nuit, évidemment : je le savais. Nous habitons une terre sans nuit.

Avons-nous à ce point perdu le monde qu’il fallait s’inquiéter de sauver la nuit ? Ce soir, c’est le Jour de la Nuit : on nous appelle à regarder ce qu’on n’est plus capable de voir parce que l’époque nous a retiré jusqu’à cet endroit du réel qui permettait que d’un bord du monde à l’autre, nous étions réunis. On ne peut plus désormais se donner rendez-vous dans le regard jeté sur le bras spiral d’Orion, le Cygne.

Nous sommes une pierre au milieu de la Voie lactée, et nous avons bâti des villes qui rendent invisible l’espace qui nous enveloppe. La Galaxie est l’angle mort de notre appartenance.

Ce vers de Victor Hugo : « Mes jours s’en vont de rêve en rêve. »

Et cette pensée de Miro, entendue à la radio : dans une toile, le vide permet d’obtenir plus d’intensité. J’essaie de conjuguer une phrase à l’autre, un jour à l’autre, une nuit à l’autre ? C’est impossible : j’y dépose de la croyance.

Faire le vide dans mes jours.

Autre phrase entendue : le vide est un treuil ontologique. Décidément.

Je lis des pages et des pages de La Nuit des prolétaires en essayant de chercher un paragraphe que je ne trouve pas, mais je trouve tous les autres. La nuit, le temps ouvert au temps sans durée est l’expérience neuve d’un monde rêvé autrement. Si chaque époque rêve la suivante, la nuit venge le jour : prépare les armes pour le renverser. Je regarde la nuit dans cette pensée, ces jours.

La fatigue est grande.


arnaud maïsetti - 12 octobre 2019

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