Ladj Ly | Les Misérables
2 décembre 2019



Un film de Ladj Ly
Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga

Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux "Bacqueux" d’expérience. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes...



Images brisées

Dernière image

Fondu au noir. Face à face : l’enfant face au flic. La lutte, c’est depuis toujours le moteur de l’histoire. Et de part et d’autre, le choix des armes. Quand l’histoire se termine, ce qui commence est le contraire du film. La vie, la politique, le contraire de l’un et de l’autre : la mort de la politique quand le corps à corps tient lieu de langage, de lieu, de temps. Alors le face à face par quoi se termine le film, l’histoire : en haut des escaliers, de la barricade levée par les étages des tours, Gavroche, levant haut l’arme artisanale, le brûlot par quoi ce monde pourrait être emporté ; et en contrebas, en face, le flic qui aura passé sa première journée en enfer, et à travers lequel on aura traversé le film et la ville, lui comme nous faisant l’apprentissage des codes et des langages, des corps, des violences, des irréconciliables : et c’est lui qui tient l’arme braquée sur l’enfant. Plan suspendu sur une mise en demeure, en défi — alors quelle arme ? Le dialogue, quand tout a été dit, ne sert qu’à faire taire. Les coups ? Le silence, et la mort ? Rien ? Tâche à ce monde de reprendre pied où le film s’achève.

Images des corps fuyants

Gavroche, C’était le moineau becquetant les chasseurs. […] Il se couchait, puis se redressait, s’effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d’anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme ; c’était un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu’elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s’approchait, le gamin lui donnait une pichenette.

Ce qu’on voit deux heures durant : des corps évoluant dans un espace qui les contraint, et les poursuit, et cherchant dans les couloirs, les allées, les terrains : des passages. Corps passants, corps cherchant les passages secrets. Corps en cavale, d’enfants souvent, qui courent : passent à travers les grilles, sautent au-dessus des murs. Enfants qui courent dès qu’on les appelle : dès qu’ils entendent police. Jeu d’enfants de courir : on appelait ça l’épervier : je ne sais pas s’ils jouent encore à l’épervier : eux, ils courent, et passent. Souvenirs des 400 coups : ce plan en plongée, enfants en file derrière le prof, qui courent, prennent la poudre d’escampette, se tirent, se défilent. Même plan ici, mais cette fois à hauteur d’épaule : et sans la joie, mais la terreur de recevoir les coups si on se fait attraper, alors on court, on ne se retourne pas.


Images d’enfance

C’est la puissance terrible de la dernière séquence : que tout avait pourtant préparé. Les pères absents, les grands frères parlant — came, fric, religion : foutaises —, enfants regardant plutôt distraitement ailleurs, jouant, rêvant : cherchent à fuir encore, ici et là, les flics ou les barbus, Grands Frères, autoproclamés médiateurs : les enfants tuent le temps plutôt en attendant d’être poursuivis, tués, pire encore, laissés pour mort. Scène où les gamins jouent à la guerre avec des pistolets à eau : et la bascule, imperceptible, où, soudain, ce n’est plus avec de l’eau qu’ils tirent. Où l’enfance ? Là, peut-être, encore : dans les escaliers où ils montent la barricade, les insultes qu’ils hurlent les rendent dignes à leurs propres yeux. Quand le nouveau flic tance l’autre, l’expérimenté, celui-ci réplique : ici, on joue pas. Mais le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité : et la réalité qui s’invente par le jeu des enfants est plus réel que tout.

Images du réel

Du réel des banlieues, il faudrait forcément qu’il soit sordide : et quand il l’est, on réclame qu’il échappe aux clichés, et soit enchanté. De part et d’autre, du réel ou de l’imaginaire, le cinéma voudrait se trouver piégé et se complait à cela. Combien de films sur la banlieue : au lieu d’être des films. Comme si la banlieue était un lieu à part (elle l’est, comme tous les lieux). Peut-être que le réel est lui-même gorgé d’imaginaires et de fantaisie, d’absurdités magnifiques et dérisoires, de beautés étranges qui soulèvent, d’abîmes. Par exemple ici : par effraction, un cirque entre dans la cité : imaginaire, documentaire ? Fragments arrachés à la vie traversée par le réel hanté par l’imaginaire. On vole un lionceau au cirque : c’est la fable, elle est simple, elle est aberrante et véridique. Elle est un autre de ces tissus d’enfance par quoi le film se trame comme un complot contre le réel et l’imaginaire à parts égales ; renversements incessants, vertigineux. Le documentaire dans l’art, c’est une faculté à arracher au présent son immanence : l’imaginaire n’est pas une catégorie séparée du réel, il est son mouvement propre.

Images de la violence

Qu’elle est évidemment du côté de la loi, d’abord — moins faite pour maintenir l’ordre que fabriquer de l’humiliation.

Images du pouvoir

Absent. Pouvoir élu, irreprésentable : partout présent dans les ruines qu’il a patiemment élaborées.


Images des pouvoirs

Déjouant les oppositions stériles et lisses — police v/s délinquants des cités —, film qui traverse les espaces striés des autorités pulvérisées. Religieux, médiateurs, BAC, mères : tous partagent un pouvoir malléable, qui parfois entre en collision, souvent s’échange, se négocie au nom d’intérêt mouvant, distribué. On ne cherche pas la paix sociale, seulement à garantir sa position d’influence. Quand on parle de territoire perdu de la république, on oublie peut-être que tous les mots sont insultants, république d’abord, territoire ensuite : comme un terrain mis en coupe réglée.

Images des tours

Qu’un gamin utilise un drone pour filmer ce qui l’entoure, et tout bascule dans l’ordre de la représentation : depuis L’Esquive, la géographie des cités relève surtout d’une géométrie — verticalité sans horizon, butée du regard qui dit la clôture, l’enferment, l’impasse politique déjà incorporée dans le paysage. Mais le drone passe outre : se déplaçant de tours en tours, de hauteurs en hauteurs, il dresse la verticalité comme un enfant en fuyant la BAC : à enjamber pour fuir. Ce qui change, dans la labilité, c’est la hauteur de vue : et c’est l’englobement : c’est aussi le labyrinthe vu d’en haut — la seule voie de sortie, ce seront les souterrains, l’intériorité du corps caverneux de la Cité, les entrailles des tours.

Première image

La fausse communion des victoires sportives, celles qui donnent l’illusion d’appartenir. Et pourtant la joie aussi, vraie, d’appartenir. Les enfants qui montent à Paris pour la finale de la coupe du monde, ne verront rien du match, relégués sur les trottoirs, réagiront en voyant les autres réagir, ceux qui voient le match depuis l’intérieur des cafés. Reste que la Nation n’existe plus que comme célébration sportive, et Mbappé, — comme on l’entend au passage —, un nuage autant qu’un mirage : une image.

Image du lion

Scène sidérante du face à face (celui qui précède de loin la dernière image, mais l’annonce, la prépare, la construit) de l’enfant et du lion, dans la cage. L’enfant, mort de peur : le visage déjà défiguré à vie par le tir de flashball — et pourtant. Le lion, s’il est image de l’autorité virile, puissante, humiliante dans son déséquilibre, est aussi une force à quoi se recharger. C’est en lion ensuite que l’enfant va apparaitre, défiguré cette fois par la beauté de cette violence-là à laquelle il puisera sa propre violence.

Images des misérables

Que la misère est la seule chose qui unit BAC et enfants de la Cité. Dans les regards misérables, dans la misère vécue, subie, partagée : même s’ils restent de part et d’autre de la violence légitime, de l’aliénation et de l’humiliation. Hugo voulait du roman des misères lever l’image de la dignité de ceux qui ne sont pas dignes d’être seulement représentés — dans les romans, à l’Assemblée. Les misérables, ce n’est pas qu’un titre : c’est le nom de ceux qui répondent à l’indignité qui leur est faite que le temps est passé du silence. Le titre est l’opération d’un renversement : « je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire ; le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau », chantait, agonisant, l’enfant des barricades glorieuses, qui rappelait la longue généalogie des émancipations — la faute était un titre de gloire. « Tu diras que tu es tombé par terre. Que c’est de ta faute. Répète : c’est de la faute à qui ? », À l’enfant qu’il a mutilé, la Baqueux assène une dernière violence politique : ajoute l’humiliation coupable à la douleur. La « faute », commise par la police française, n’est pas une antiphrase : seulement une litote pour ne pas dire : l’institutionnalisation des crimes.

Images dernières

Cette phrase d’Hugo, qui clôt le film : une épitaphe ou une dernière sommation ?

Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs.


arnaud maïsetti - 2 décembre 2019

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