dans la direction de l’inconnu
25 décembre 2019



Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de l’humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés, les coups de canon, c’est du bruit fait exprès pour anéantir quelques secondes. Il paraît que le drame est fini, et que l’océan a tout mis dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le bas, dans la direction de l’inconnu !

Lautréamont, Les Chants de Maldoror


Ce qui tient du début et de la fin, du flux ou du reflux, je ne sais pas ; ce qui tient de l’aller, du retour : de ce qui commence et de ce qui recommence, on est devant le miroir sans tain des choses — on sait seulement que le temps ne passe pas, qu’il nous emporte. Qu’il n’y a pas de paysage, seulement une position à tenir face au proche et au lointain : que le proche et le lointain sont des décisions. La mélancolie, seulement l’autre nom de la lucidité.

Refaisant le fil des jours passés, je confonds les lieux et les visages, je ne garde que la fatigue qui est comme un filtre posé sur chaque image. C’est la leçon de l’asthme : elle ralentit en donnant le sentiment de l’urgence. Peut-être est-ce une illusion ; mais devant le bâton brisé sous la surface de l’eau, je suis du côté de la brisure comme de celui de la fatalité.

Ces semaines de grève redonnent des forces. Quand le premier geste de refus porté à l’égard du monde tient à s’arrêter, c’est que décidément quelque chose ne passe plus. Dans les grèves comme dans les moments de panne d’électricité, de grand désordre, quelque chose d’une socialité neuve se tisse, d’autres regards. Ce qui reste quand on nous dépossède de tout relève de cette solidarité sans mot, qui n’a pas besoin du monde pour se savoir, et que le retrait du monde laisse apparaître. On marche dans la rue pour cela aussi : sentir à l’épaule des solidarités qui font tenir debout, et qui font aller.

Il y a des fêlures aussi, des lignes de partage qui séparent.

Il y a, dans ces jours, tout ce qui passe dans la nuit, ou dans le jour obscur du jour, et que je n’oublie pas — mais que je ne saurai pas nommer parce que cela appartient à ce qui excède.

Dans la solitude — du cinéma, du théâtre, des foules —, je sais me compter. Je sais ne pas compter sur moi. Je sais ce qui me regarde. Je voudrais savoir être de ceux. Je regarde. J’ai vu ce qui ravage et décourage ; j’ai traversé, en deux semaines, le spectre des possibles — et cela ne m’a pas anéanti ou dévasté, ou soulevé ou emporté : c’est resté. Le ravage indiscutable n’a lieu qu’après coup peut-être, ou devant nous : c’est l’inconnu. C’est la femme de dos dans le café dont la nuque, par instants, bouge ; c’est la réalité nue des choses impossibles et désirables. C’est ce soir, peut-être encore.

L’emportement soit une averse ; une façon d’éblouir ce que j’oublie pour le reste de mes jours — et d’aveugler ce que je garde en moi d’absolu, d’irrémédiable, de totalisant : l’amour n’est pas ce que l’on croit, revers du feu, chute du jour : ni ce qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire ; plutôt l’espace d’un instant ce qui sépare les silences en deux et les répartit dans la vie, dispersés, évanouis, intacts.


arnaud maïsetti - 25 décembre 2019

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