rien plutôt que quelque chose
15 janvier 2020




— ESTRAGON. — Toutes les voix mortes. [...]
— VLADIMIR. — Elles parlent toutes en même temps.
— ESTRAGON. — Chacune à part soi.
— VLADIMIR. — Plutôt elles chuchotent.
— ESTRAGON. — Elles murmurent. [...]
— VLADIMIR. — Que disent-elles ?
— ESTRAGON. — Elles parlent de leur vie.
— VLADIMIR. — Il ne suffit pas d’avoir vécu.
— ESTRAGON. — Il faut qu’elles en parlent.
— VLADIMIR. — Il ne leur suffit pas d’être mortes.
— ESTRAGON. — Ce n’est pas assez.
— VLADIMIR. — Ça fait comme un bruit de plumes.
— ESTRAGON. — De feuilles.
— VLADIMIR. — De cendres.
— ESTRAGON. — De feuilles.

Long silence

Samuel Beckett, En attendant Godot



Les mots pour le dire manquent, et c’est tant mieux. Ils ne manquent pas comme l’ami, de l’autre côté du monde, lui qui saurait justifier les heures : ils manquent seulement parce qu’ils ne sont pas la hauteur, que la vie ne s’ajuste pas à eux, et qu’il vaut mieux marcher dans le soir ou pleurer que d’essayer de dire ce qu’il en est. Alors on marche dans le soir. La mer vient toute seule. Elle n’a besoin de personne. La ville est devant soit comme un mur, mais sans graff. Les émeutes sont des promesses qui ne s’accomplissent pas. Les autres promesses qu’on se fait à soi, ces jours, on sait qu’on les tiendra : comme on tient à l’ami qui de l’autre côté du monde, manque.

Les mots manquent comme un tir manque sa cible. Ne pas savoir viser est une chance. Ceux qui savent, ils ont des armes et s’en servent. On n’a pas d’armes, que nos corps, et c’est notre faiblesse ; c’est notre dignité aussi. On sait pourtant qu’il nous faudra aussi penser la question des armes.

Les mots pour le dire le soir tombent dans le soir, et je n’oublierai rien.

Rien plutôt que quelque chose : tout est réuni pour le renversement : des gouvernements et de leur monde, des puissants stupides et lâches, des sourires contents de leur pouvoir qu’ils exercent sur les pauvres, les jeunes filles, les vieillards. Mais rien. On voudrait brûler ce monde, mais c’est la terre qui brûle parce que ceux qui le gouvernent s’en servent comme d’un vieillard à massacrer, ou d’une jeune fille qu’on viole pour le plaisir de s’en faire le maître et d’en sourire à la télévision.

On regardera cette époque avec honte.

Mais dans ces jours de honte, on se souviendra des joies aussi qui submergaient d’autant plus qu’ils faisaient honte à la honte, qu’ils la vengeaient, que secrètement, dans le soir des promesses, ils complotaient contre elle, dans les serments, ils préparaient déjà la destruction par quoi seule le monde pouvait redevenir possible.

On cracherait dans la mer pour sceller le serment ; et la mer nous répondrait en venant vers nous, docilement, bête apeurée mais confiante, qui viendrait nous lécher les pieds, et déposer sur nos blessures le sel qui rendrait la douleur plus vive, plus insupportablement vive.


arnaud maïsetti - 15 janvier 2020

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