d’être fécondée par toi
2 avril 2020



La maladie se tient tapie sous toute intention comme sur la feuille de l’arbre. Si tu te penches pour la voir et qu’elle se sente découverte, elle bondit, la maigre et muette diablesse, et au lieu d’être fracassée, elle exige d’être fécondée par toi.

Kafka, Journal, 15 septembre 1920

2 avril 2020

La moitié de l’humanité serait confinée : et l’autre ? Abandonnée à son sort, vulnérable ou invincible : laissée de côté par le monde qui va ? L’autre moitié de l’humanité est peut-être tout simplement chinoise — idéologiquement confinée. La moitié de l’humanité regarde par la fenêtre le temps qui passe ou qu’il fait, défait ce qui passe, renforce ce qui ne passe pas, ou en travers de la gorge.

Fable de ce capitalisme : un homme rentre dans un cimetière et demande de la terre pour faire pousser des plantes, des fruits. On lui dit qu’il peut la louer, mais qu’il ne pourra en jouir que bien plus tard : quand c’est lui qui, sous terre, fera pousser la terre.

Répétition des jours : chaque matin une insulte du pouvoir. Son crime ne tient pas dans sa défaillance, mais dans sa nature même, celle d’exercer sur la vie en dernier ressort un pouvoir impuissant à fabriquer autre chose que des lois objectives à l’exploitation de la vie. Oui, vraiment : la maladie n’est pas de son fait ; seulement, elle fait tomber le masque de ce monde organisé pour faire l’économie de la vie. Les masques qui manquent sur le visage de ceux qui font face à la mort renvoient implacablement à ce mécanisme des pouvoirs mis à nu : sa logique macabre qui, hors maladie, appliquait sa machine de mort — et maintenant que tout s’efface, tout est clair. Répétition des jours : comme un long et lent mouvement de rétraction, comme une prise d’élan avant l’assaut.

On ne voit jamais de cormorans ici. Il fallait que les hommes abandonnent la grève pour qu’on puisse leur laisser la place, celle qui leur revient. Les voir ouvrir les bras à la ville.

Un jour ou l’autre, c’est la jungle qui gagnera. Plutôt l’autre jour, mais déjà, les prémices.

Les rues ne sont pas vides : elles sont vidées. Au dedans du corps caverneux de la ville résonnent les cris de guerre, non la fausse, la larvée, qu’ils nomment ainsi pour battre le rappel des troupes et le silence qui va avec : mais la guerre qui vient.

En application de l’article trois du décret du vingt-trois mars deux mille vingt prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, je m’autorise chaque jour ce déplacement bref, dans la limite d’une heure quotidienne et dans un rayon maximal d’un kilomètre autour de mon domicile, lié non pas tant à l’activité physique individuelle de ma personne, ou aux besoins des animaux de compagnie que je ne possède pas, qu’à la promenade [1] — et aussi pour éviter de devenir fou.

J’encours pour cela et malgré cet article trois l’amende de deux cent euros désormais pour mise en danger de la vie d’autrui.

Il y a cette pensée terrible de Beckett [2], qui affirmait l’homme libre, oui, mais comme est libre l’homme dans ce bateau qui l’emporte vers l’ouest : et qui est libre de marcher sur le pont, dans le sens inverse du bateau, si cela lui chante. Me voilà exerçant ma liberté de marcheur : sous les insultes de ceux qui passent en voiture à ma hauteur, et dans les yeux desquels je vois une haine absolue, sans rémission possible : je suis pour eux sans doute coupable de meurtres innombrables [3] — entre moi et le ciel, il y aura davantage que la police (la police est là), mais la justice, et la condamnation.

Bateaux laissés presque à l’abandon. Je regarde leur nom comme je le fais sur les stèles, rêvant à des vies perdues, des amours, des joies sublimes et minuscules, oubliées par tous : sur l’un d’eux, celui-ci : vagabond. « Qui erre çà et là. », dit Littré (qui ne se trompera jamais), puis « Déréglé, sans ordre, en parlant des personnes. » Et enfin, particulièrement, et en un sens péjoratif, « personne sans état, sans domicile, sans aveu. »

Littré achève par cette remarque : « Corneille a dit miroirs vagabonds, en parlant des ondulations de la mer où l’on se voit. »

D’ici, on ne voit pas la mer ; elle me sépare de la ville et de toutes choses, de leurs fins et d’un commencement prochain — en attendant, il faudrait s’efforcer de ne pas attendre, d’errer seulement dans le but de trouver, sur le sol ou en soi, l’instrument vrai qui sera à la hauteur des jours à venir, de l’autre côté des cadavres qu’on finira bien par enjamber.


arnaud maïsetti - 2 avril 2020

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arnaud maïsetti | carnets




[1Furieuse envie de relire Robert Walser, ces jours.

[2Ou plutôt la tenait-il de tel philosophe hollandais ?

[3À part ces voitures qui roulent à tombeaux ouverts, je ne croise jamais personne sur la route qui mène au parking vers le port de l’est.

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