Robert Bresson | regards d’Au hasard Baltazar
4 avril 2020



L’histoire d’un âne, acheté, aimé, battu, vendu, retrouvé, dressé, laissé libre, laissé mort, repris de nouveau : aimé, auprès de qui on tue, après de qui on meurt.

Une histoire terrible et simple comme le sont les allégories qui disent le tout du monde à travers les yeux d’un âne : et elles ne sont pas si nombreuses. J’en connais une seule.

Voir le film comme un rêve (d’ailleurs, j’ai peut-être rêvé au milieu du film, et le rêve avait la forme du film, et la force) — on ne sait pas qui est le support de qui, de l’âne qui raconterait les hommes autour et leurs désirs ; ou des hommes qui trouveraient dans l’âne la butée par quoi leurs désirs seraient visibles, pensables.

Film âne : on regarde trop ce qui nous entoure avec les yeux d’hommes, pas assez avec ceux d’un âne — voilà la beauté du film, sa nécessité salvatrice. Considérer le tout des choses avec ce regard-là ; et sous celui d’Anne Wiazemsky, sa beauté déchirante d’orgueil (c’est sa première fois à l’écran). Elle est le double étrange de l’âne : le récit initiatique de l’âne est le sien, l’apprentissage, l’amour, et surtout, les coups, les coups qu’elle reçoit, ce monde mâle qui ne sait que faire cela, donner des coups aux plus faibles que lui, âne ou jeune fille : il y a les coups qu’elle ne rend qu’à travers les regards, qui n’en pensent pas moins.

Film regard pour traverser la violence. Regard de l’âne aux bêtes d’un cirque : pas besoin de mots quand on possède ce regard que le film regarde, et qu’on regarde en retour, dans ce feux croisés des regards qui descellent toute violence.

Plans innombrables où Anne / Marie regarde à la dérobée, dans l’embrasure d’une porte, où à travers la fenêtre : film où l’action décisive serait de voir ce qui est de l’autre côté du plan et qu’on ne voit pas, qu’on devine, peut-être.

Ce moment où l’ivrogne Arnold, fou de douleur et de vin, s’adresse à une borne kilométrique sur le bas-côté d’une route (« Adieu ma chère et pauvre amie, condamnée à passer ici le reste de tes jours, à voir se promener les mêmes imbéciles ») : on s’adresse à ce qui passe, et peut-être est-ce le cinéma même.

On s’adresse à qui voudrait bien recevoir ce qu’on dépose.











arnaud maïsetti - 4 avril 2020

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