entre possibilité et hypothèse
31 août 2020



Nous entrons / dans un temps / qui est le nôtre / mais / que barricadent / des intentions / qui / ne sont pas les nôtres.

Signes, / nous devenons / notre propre / apocalypse.

Nous sommes pris / entre / possibilité / et hypothèse.

Armand Gatti, La Parole Errante


Qu’à force de devenir laid, le monde s’effacerait : c’était le rêve, et du rêve, son violent désir, l’antidote. Seulement non : à force de devenir laid, le monde s’enlaidissait, c’était la seule loi. Bien sûr, il rendait si beaux ceux qui se dressaient face à lui, qui immanquablement s’effondraient, écrasés, sous lui. Bien sûr.

Il désolait ; la désolation faisait naître comme dans les collines sèches au-dessus de Marseille ces plantes rares dont la grâce complexe les dressait comme invincible dans la terre nue, ces plantes sans arrogance, obstinée à persévérer dans leur désir, et vaincue d’un coup de talon par le touriste distrait.

Qu’à force de devenir laid, le monde s’abolirait comme un ancien régime renversé par le seul fait de le regarder comme il est, obsolète, criminel, stérile. C’est chaque matin la seule pensée devant les informations que crachent ceux qui crachent dans le poste et s’en rendent complices.

Les phrases forment / un puisard / dans lequel nos fonctions / leur gravitation perdue / essayent de se mettre / à la vitesse / d’une autre / lumière.

Notre opiniâtreté / c’est la musique même / du manuscrit / tantôt perçue,/ tantôt devinée, / tantôt dévorée par les habitudes / de la phrase / mais / revenant toujours à la surface.

La mer comme tout ce qui est parmi nous, laissé là, comme inutilisable.

Quelque part, vers la Digue à la Mer, ce moment où le ciel et le sel et la terre gisent, immobiles, terrassés par tout ce qui les entoure. Ce lieu où rien ne peut vivre sans devenir cette matière inerte qu’on nomme le monde, et qui le nomme. De la pierre qui serait comme du sable qui serait comme de la poussière qui serait de la cendre, et des nuages épars, comme des discours, des promesses, cette vase au fond des choses, la feuille oubliée dans le pli d’un livre inachevé.

Quelque part, l’image parfaite du présent, son scandale insupportable, qu’on supporte chaque jour.

Nous ne sommes rien. / Soyons tout.

Tandis que rentraient ceux qui rentraient, tenter une dernière sortie, voir la mer quand elle se déchire, y puiser la leçon pour lutter contre la suite musicale de ce réel.

Tandis que rien n’allait de la vie organisée au dehors, que tous, on voyait la calme catastrophe avoir lieu sans fracas, sans sidération, sans éclat, la mer arrêtait de charrier. Elle reposait. Mais on ne savait pas quoi. Peut-être que le temps ne passerait plus ici.

Il faut que le temps passe pour renverser ce qui demeure. De l’amour, restent toujours les promesses et les morsures ; de l’avenir aussi, du présent. À force de devenir ce monde, le monde finirait bien par engendrer les forces capables de l’abattre : le désert n’existe que pour donner soif.

L’écrit / c’est notre / hyperespace.

Si nous y entrons / c’est toujours / dans espoir / (peut-être démesuré) / de renaître / dans un autre univers.


arnaud maïsetti - 31 août 2020

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