adresse #1 | au mort
10 mars 2010



Mon frère, mon camarade, as-tu déjà vu le visage d’un mort ?

Je veux dire, fermé, les yeux sur le visage, et fermées les pommettes sur les lèvres fermées, plus fermé encore le cou, et tout ce qui, du front aux tempes et jusqu’au menton nu, est fermé, à double tour fermé sur son mystère et sur son évidence.

Mon frère, mon passant, tu as déjà vu, je le sais, et tout comme moi, des visages endormis, des visages comme creusés dans le sommeil, sculptés par les rêves qui s’y forment : mais des visages morts, tu en as vu, dis-moi ?

Mon frère, si je te demande ça, c’est que, moi, je n’en ai jamais vu, de près et de silence, mais seulement de loin, quand au profond des rues un attroupement se fait autour d’une voiture et d’un piéton renversé — mais dans ces cas-là, jamais on ne voit de visage, et quand je retourne ensuite à l’endroit où on l’a allongé, et après l’avoir secoué en tout sens pour lui faire revenir la vie puis emporté, je ne vois qu’un filet de corps répandu en taches noires, et si je désire tant voir apparaître du bitume les traits d’un visage de Saint Suaire, calme enfin : non, je ne vois jamais rien sur le sang qu’un peu de sang pas même épais, déjà absorbé, sucé du sol par les esprits souterrains.

Mais toi, oui, toi, mon frère, ma terreur d’ombre sur le miroir, je le sais, je le vois, toi : tu as déjà croisé sur la route ces visages reposés sur eux même : et je me demande — dis moi, les contours, et dis moi les pleins, dis moi ce que pense un visage devant celui qui est vide, dis moi la surface de ce vide, et quel espace il vient occuper en soi.

Et mon frère, mon autre part de froid dans le vent sec, dis moi : ce qui arrive alors à l’œil quand il se retrouve en contact de ce vide et de ce visage fermé qui s’expose — et ce qui s’expose à l’œil, qui s’y imprime, comment sa durée en soi se déroule et s’installe. Dis moi.

Et dis moi, décris moi au plus près du détail jusqu’à l’infime, mon frère de cendre, mon désir inaltéré, forme moi la Loi que ce visage m’impose, dans sa clôture, dans son irrémédiable, dans sa virginité retrouvée sur le temps.

N’omets rien, je te prie, ma vie, mon autre moi-même, n’oublie ni la couleur des cernes sous les yeux, et ni la transparence des veines immobiles et dégorgées, n’oublie ni la tournure que revêt sa fatigue, ni les odeurs du repos de l’esprit, vengeance gagnée contre la chair, ni les plis des lèvres ultimement dessinés comme une virgule après le point final.

Va, commence ton récit, je t’écoute : je suis là qui te supplie, moi qui n’ai vu des visages qu’une seule partie triomphante, je voudrai savoir désormais, et suis prêt à tuer pour cela, crois le bien, la part déchirée du masque : quand sous la vie perce la paroi enfin nue du corps.

Va, mon frère, mon camarade, je t’écoute.

arnaud maïsetti - 10 mars 2010

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