Ingmar Bergman | Dévisager le regard
16 avril 2010



Je voulais parler, pendant ce cours, du visage de Monika, au dernier-plan du film de Bergman. Et bien sûr, quand la scène arrive, le film s’arrête, la technique me fait défaut — "parties endommagées irrécupérables" : et le film retourne au début.

J’aurais peut-être beaucoup de choses à dire à ce sujet, et ce regard perdu — dérobé en somme — c’est peut-être une image juste de ce cours.

Mais en fait, je n’en ai pas besoin : je veux dire : de le voir à nouveau pour en parler. Oui ; peut-être était-ce mieux ainsi — isoler ce visage et l’extraire pour le faire parler, rien de plus artificiel. Je comprends que ce visage n’est pas indépendant du récit qui l’a produit, de tout le film qui y a conduit.

Que du regard interrogeant, et dévisageant en retour le spectateur, j’ai fait le chemin jusqu’à son écriture, jusqu’à l’énigme qui défait le film sur lui-même : "plan le plus triste de l’histoire du cinéma" pour Godard, parce que sans doute il la termine, cette histoire, et qu’après lui tous les films se passent sous ce regard plein de morgue et de vie : films qui ne font que lui survivre et n’accomplissent plus rien.

Et parce qu’il est tant question de visages ces jours-ci, et que je fais repos de leur flux ces prochains jours (le plus violent quand je vais à Paris, c’est la somme des visages que je dois affronter, dans les trains, les métros, les rues. Ici, je suis loin d’eux et c’est une autre violence, plus sourde.), je relis le texte de Michaux sur ces visages : « pays où les jeunes filles sont belles : bon pays ». Et plus loin : « Visage de la jeune fille à qui on n’a pas encore volé son ciel… Visage musical qu’une lampe intérieure compose plus que ses traits et dont le visage de madone serait l’heureux aboutissement. »

La beauté du visage de Monika tient en moi précisément en cette fin qu’elle annonce et ne porte pas : sur ce visage, on ne voit pas l’affaissement prochain de la vieillesse, les traits un peu marqués qui se creuseront. Cinéma d’avoir trouvé le cadre et le plan où témoigner de cette présence sans témoin, où produire en cette fin tout ce qui pourra lui survivre et ne le rachètera pas.

Et puis, par hasard, ce jour, je tombe sur la voix de Deleuze, son cours du 26 janvier 1982 sur le cinéma :

(...) Je rentre chez moi le soir épuisé... ou bien : une femme rentre chez... — non : le mari rentre chez lui le soir épuisé d’un long travail.

Alors, sa femme lui dit...

Non, non... Il regarde sa femme, il ouvre la porte — voilà, c’est du cinéma, c’est un scénario... —

il traîne des pieds, il ouvre la porte. Sa femme le regarde. Et il lui dit, hargneux : « A quoi tu penses ? » : à quoi tu penses.

Et elle, elle lui répond : « Qu’est-ce que t’as ? »

Voyez c’est... d’un pôle à l’autre...

À quoi tu penses ?

C’est le visage comme unité réfléchissante et réfléchie, c’est-à-dire, qu’est-ce que c’est cette qualité qu’il a sur le visage ? « Quelle qualité émane de ton visage ? »

Et l’autre répond : « qu’est-ce qui te prend ?, qu’est-ce que t’as ? qu’elle est cette étrange série intensive que tu parcours en montant et en descendant ? »

À partir d’un si bon début la scène de ménage s’engage. Avec des gros plans, tout en gros plan. Bon. Ça existait déjà en peinture, ces deux aspects du visage. (...)

Qualité du visage intrinsèque et extrinsèque qui porte en elle la diffusion d’un monde intérieur et la question qu’on lui adresse : et devant ce visage, nous qui le regardons comme au seuil de cette question suspendue, on serait à la fois le destinataire et le questionnement. On porterait ce visage en nous comme un masque troué dont la réponse qui le comblerait nous serait dérobée, défaillante ; décidément, oui, je vis avec ce regard comme un visage manquant.

arnaud maïsetti - 16 avril 2010

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