Devant toi (debout)
16 juillet 2010



Texte écrit avec Claude Favre — et à son invitation — ; lu lors de la Nuit Remue (4), le 19 juin 2010.
Merci encore à elle, pour le partage et la présence.


mise à jour du 16 juillet :


Enregistrement de la lecture


Et je me tiens debout, je n’ai pas besoin d’autres armes que mes jambes bien plantées sur le sol droit et horizontal ; sol qui nous relie, toi de l’autre côté de moi, à bout portant ; sol déplié sous la distance qui nous sépare, horizontalité définitive du sol : sol qui nous relie aussi comme un fil tendu aussi fermement que possible -mais pourtant je sens bien que ça ne suffira pas longtemps : je me tiens debout devant toi qui debout aussi ne tiendras pas plus longtemps que moi ici, mais pourtant -et il faut que je te dise :si je me tiens debout, ce n’est pas parce que je suis levé, non ; depuis le matin dressé de la nuit, et marchant jusqu’au soir, debout, devant toi qui l’a cherché : non ; si je suis debout, c’est de t’avoir cherché - et que droit maintenant la parole, aussi droit que la main quand elle tombe, quand elle va tomber (mais pas tout de suite), je suis, ici, pour n’avoir pas à me taire, et te dire, comme je le peux, combien debout je suis, combien encore debout je suis ; et toi.

affrontée à ta voix, sur le fil même funambule, biffée, meurtrie de mille gloses, membre fantôme d’une langue dont les mots ne peuvent garder leurs noms, dont les mots se défient de nous d’exigence effarouchée des gifles des siècles en menace présente, à terre rendue, souvent morte, déglinguée d’injures, balbutiant des poings pressant poitrine, étouffant du sang en bouche son goût navrant, curieuse mort coule du sexe coule,à terre suffoquant à force coups tête, bleus tourments, foulée terrassée, à terre tenue travailler poussières, ne peux, devant toi qui me parle debout, me dit debout, pas me taire, c’est quelque, comme, qui me rend, me traque et me rend, à l’homme, malgré, intempestive, hospitalière presque me rend au monde, aux choses douces, vacillante, même à tomber souvent, me donne idée de forces, de la confiance donne, même à tomber encore, me rend debout

Et comment je me tiens, dans ma voix, debout, auprès d’elle l’assistant -je me disais combien la mort debout est belle à la parler dans la bouche quand elle s’en empare, et je ne parvenais pas à l’imaginer vraiment, alors je me tiendrai juste avant de mourir, comme on se tient juste avant la mort : et comme on est debout, je le sais, même dans le lit le plus moelleux et le plus allongé : comme on est dans sa bouche à ce moment qui précède, oui, on est encore debout - alors je me tiens auprès de ma voix l’accompagnant pour la parler : et toi d’abord, toi, l’histoire de sa folie, cherchant un chemin aussi droit et debout que possible pour te trouver et te dire : je suis debout, tu sais, je parle et suis debout là encore qui te dit, ne t’en fais pas, je peux même marcher.

il faut que je te dise, comment ne peux, parfois si peu humaine, pas vraiment plus, pas le choix, sinon par dette et ce n’est jeu ni fifrelin, n’être que, pour dire, dire les autres, tous les autres, toutes, dont on parle comme on raconte une histoire, mais ce n’est, ni désir ni jeu, et parfois, à larguer fourbures aux orties qui se croit tout permis vieille carne de fatigues, alors à bout portant, trachée droite, cœur bringueballant, ne plus parler juste, à peines n’ entendre, quand tombe chagrin sans savoir rien les mots prenant le souffle, fléchie à terre fourbue, à ronger, à enfouir alors un à un les mots, il faut que je te dise combien la mort perd, combien la mort est peaux en décomposition, et le sol labour enfonce, combien en bouche ne reste que bourbier où sangliers se vautrent mais comment la mort perd

Et ça ne suffit pas, je le sais bien : il faudrait encore dire tout le reste ; non : pas les dictionnaires, pas les discours les prophètes et les rois, pas le sens de la marche les réclames et le reste ; je sens bien qu’on va me reprocher encore de ne pas aller d’un endroit précis à un autre endroit précis ; et pourtant, non, je ne danse pas. Je suis debout. Je ne danse ni ne marche pas encore (je peux le faire, oui, mais je ne le fais pas encore parce qu’il n’a pas encore eu lieu, le moment où j’irai) : pour le moment devant toi, seulement, je pourrai dire le reste qui ne suffira pas et tu le comprendras, parce que debout, devant toi, suffit : je suis allé jusqu’à toi pour te dire cela.

ne suffit pas, et tu le sais, balbutiant, du mal à la douzaine insistant funambule, parce que cela, cela, humilier, bousiller, violer est normal, tu le sais, ça ne suffit pas les mots de scrupules, cela, dégrader, esquinter, violenter, tu le sais, dans nos silences d’apprêts qui pèsent si peu de chose, à tant de mal, cela est, normal, supplicier, puisque cela a lieu, ou cela n’est humain, qu’est-ce qu’être, humain, dont on se dit qu’autre chose, plus loin, allez savoir, cela reviendra, plus jamais ça reviendra, jusqu’à nous, balbutiant, aussi de n’être plus, que rien, le savoir simplement, adossée à ta parole affrontée, à tes côtés insistant de guingois insistant, tu le sais, ne suffit pas mais cela, nos vies consenties, insistant, cela, oui, je veux bien l’accepter

Et qui je suis, moi de papier et de corps qui sous la plante des pieds n’a senti que peu de terre lui passer, moi de vingt sept ans de rien, vraiment, et de colère mal sue, et de peur le jour quand la nuit ne vient pas assez vite, et de mots de trop, toujours, de pas de corps assez en soi pour se lancer dans les villes et les peupler : qui je suis, moi, d’une vie qui n’est pas encore, d’une vie pas assez passée sur le corps - et devant toi pourtant, auprès de qui je me tiens comme à la dernière bouffée d’air avant l’apnée : devant moi-même qui l’ose, qui je suis d’autre, que debout : afin que, devant toi, j’ose te dire, simplement et seulement, te dire debout, ça je le suis.

dernière bouffée d’air, dis-tu, je veux bien l’accepter, du bâillon en bouche, l’odeur d’essence à vomir, je me souviens, une pie si belle en ces noirs, ce jour-là, moi de huit ans, un peu revêche enfant, enfant et folle de trop de coups de celle, ma mère de trop de coups, ma pauvre mère de trop perdue, et moi dans ce foyer, parmi sinon avec, les veines du front bleuissant, et cet homme, ce froid, l’urinoir, ses mains sales et la peur, il faut que je te dise, la peur, qui m’étouffe, m’enfolle parfois, à tant, l’odeur, de n’être rien, si peu et les autres, les autres avec moi après moi avant moi, si peu, et tant, aussi il ne me reste qu’à tenter, d’être de n’être que, mangeant la terre à tes côtés, sinon à oser, si peu, mais tout de même à tenter, parfois debout, debout à terre même, à sombrer mais debout, à traquer les mots fichés en nous comme des cadavres, devant toi et nos membres fantômes, toi que j’ai cherché, cela, il faut que je te dise, d’affronts, je veux bien l’accepter

Et pas un debout de poète, un debout d’image, de symbole de choses évanouies sous l’absente de toute verticalité : non, non pas ce debout là. Je veux dire seulement : que je me tiens, auprès de toi, que je suis allé d’un point précis de ma vie à un autre, jusqu’à maintenant qui me dit, en moi, auprès de toi qui l’acceptes - et cela me suffit, parce que je sais bien que cela te suffit à toi pour justifier le temps, se poser dans l’instant de nos vies l’une à l’autre consenties comme essentielles ; et cela, oui, je veux bien l’accepter.

n’être qu’un souffle, à doucement retenir, fermement, pour chaque fois que quelqu’un meurt, retenir souffle, contre toute attente retenir, sourde voracité, cela ne suffit pas, je le sais bien, d’alertes que le manque travaille qu’avec les mots, je le sais bien, n’être qu’un souffle, membre fantôme, n’être que, pour être encore, malgré morte des autres, autres morts des autres, corps parlant des mots des autres, à trop de mots et cela ne suffit pas, je le sais bien, mais cela, d’affronts, oui, je veux bien l’accepter

Et cela, oui, je veux bien le prendre, et l’emmener avec moi après ce soir-là - cette présence de nous deux, ce soir où parler n’a pas de mot, comme on se tient l’un devant l’autre, l’un à l’autre tenu comme une promesse, contre la parole de l’autre qui la maintient, dans le silence qui va tout à l’heure nous renvoyer dos à dos, dans l’absence de toute chose à dire -puisque je suis là, à te dire que je suis debout et que le silence pèse de si peu à côté de cela.

curieuse mort de ce qu’on dit ne dit, survit, quoi, sinon pour tous, mais à folie consentie, folie à mots parfois de mal encontre, parfois même contre ceux, couvreurs sur les toits qui déjouent toute hâte, se saisissent des larmes et sifflent pour l’enfant au placard, esquissent des prises de mains, parfois, fors que la rage, pour mettre à mort tout mot, parfois mots à risquer la promesse, parfois pour rien, aussi n’être qu’un souffle, à désenfouir mots un à un, déterrés, consentis, et cela aussi est folie et cela je veux le prendre, pour n’avoir pas à me taire, à voix mal oeuvrée j’ai peur à suffoquer mais, ne t’en fais pas, au-delà de tes mots, j’irai

Et d’avoir à parler, et d’avoir plus à demander qu’à offrir, d’avoir moins de mots encore que de désirs innommés, me porte jusqu’à toi- te parler comme je m’avance dans le noir formé en moi par toutes les nuits passées à ne pas se tenir debout : non pas te dire quelque chose mais te parler parce que je sais bien que toute cette voix de moi s’établira comme le sol de toi à moi, et on pourra marcher ensuite, tout le reste de la nuit, sur cette parole que j’aurais fabriquée comme un tapis de feuilles bruissant de toutes les morts des arbres nus tout autour de nous, mais tendant en l’air comme un poumon ouvert les branches quelque part dans le ciel, arbres nus sans branchages, mais debout.

qui je suis pour te dire cela, tentant debout guingois, tombée des rêves, le coeur parfois ça n’existe pas ça n’existe pas, qui je suis, de n’être rien, de mon trop de corps, à tes côtés, toi de si haute exigence, de tes déchirures exigeant, exigeant et debout, sinon que quiproquo, soi pour l’autre, des petites histoires, des solitudes, toujours les hommes s’épuisent à croire à une seule même langue, scénario sédatif, qui je suis, sinon de mal à langues, parfois sans précautions, mais poumon ouvert, c’est par dette, et promesse, insistant, de guingois insistant insatiable, c’est pour promesse, pour me dresser vers toi, l’histoire de sa folie, toi qui donne à entendre, toi qui pousse les voix, il faut que je te dise, parfois, combien la langue debout est belle à entendre les hommes et comment la mort debout est belle à la parler juste, en bouche juste, et comment à langue courroucée, parfois, par et pour toi, je suis, d’ébranlements, debout

Et s’il suffisait d’oser, un temps, la chute intérieure possible jusqu’à ne plus se dresser qu’en soi-même, dans sa parole lancée jusqu’à l’extrême limite du possible élancement de la douleur, trouver le nerf de langue et appuyer fortement sur ce point d’extrémité pour qu’elle se redresse, et se produise, s’abattant sur toi comme une carte cherchant à être recouverte : s’il suffisait de cela, je dirai tout ce qui me rend debout, ce soir où je suis au lieu de présence où tu es.

s’il suffisait d’un mot, geste de forces en vain, de n’avoir peur de la douleur, et tu le sais réévaluer le monde ne suffit pas, quiproquos, tombés sous le sens, une langue de poète ne suffit pas, une langue de chutes qui riment à quoi bon tout cet attirail , s’il suffisait pour n’avoir pas à se taire, qu’une langue de présence, non pas d’alibi, mais d’affronts, simple présence n’en déplaise choir, contre nos monstres, leur faire rendre gorge, à croiser les folies à entendre les voix, je dirai combien la mort debout est belle à la parler en bouche, alors que toutes les 5 secondes un enfant de moins de 10 ans meurt de faim dans le monde, je le dirai encore , par et pour, devant toi, debout sous le scalpel, ne conclurai mais debout, et nous

arnaud maïsetti - 16 juillet 2010

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