la figure de chimères [2]
23 juillet 2010




Suite de la série en cours…


CHIMÈRE
(chi-mê-r’) s. f.

1° Terme de mythologie. Monstre qui jetait du feu par la gueule, et avait la tête et le poitrail d’un lion, le ventre d’une chèvre et la queue d’un dragon.
Terme d’antiquité. Assemblage bizarre de différentes parties d’animaux divers qu’on voit sur des pierres gravées et sur des bas-reliefs.
2° Fig. Vaines imaginations.


Aux regards des gargouilles projetés vers l’extérieur — on laisse toujours les figures de l’enfer au dehors du lieu — il aurait fallu répondre davantage et autrement que par un regard plus appuyé encore. Il aurait fallu grimper, et les toucher avec la paume de la main, et en gratter la poussière, et en emporter quelques corps.

Sur les frontons, les sculptures de saints prennent parfois la forme des chimères : à la révolution, tête coupée (ou seulement les doigts : si on veut bien blasphémer, on n’est pas si téméraire que cela — et au cas où finalement Dieu existait, il fallait bien ménager sa colère) ; aujourd’hui, dans les villes, cendres noires des voitures aux façades qu’on ne prend plus la peine de repeindre. Tous ces visages de juges qui sont devenus condamnés.

Ces morceaux de ciel qui restent parce qu’on considère leur beauté quand c’est pour tout autre chose qu’on les a dressés — pour conjurer l’idée même de beauté, peut-être ; au-dessus de la tête, les voûtes plient encore, se lavent de la pluie, ignorent encore qu’on les ignore.


les voir tellement penchés qu’on dirait que la lumière pourrait en les frôlant les faire basculer

à la plongée, quand on redresse la tête, sentir là qu’on a touché le fond de toutes les espérances : mais c’est là qu’on mesure le mieux la profondeur du ciel

bloc noir, espèce d’épave échouée que le vent joue à faire chavirer encore

visage défoncé des corps sans visage, visage enfoncé dans la pierre très loin, ou visage retiré par le vent, corps qui n’a pas besoin de visage pour se confondre avec la parole des morts

des monticules gravés, rien que cela, des petites montagnes de rien et sans sommet

le regard dans le vide, ou comme l’on dit : perdu ; perdu comme les mains, quelque part à peu savoir qu’en faire, comme le regard, à si peu savoir qui regarder

un horizon de substitution ne fait pas un paysage : une bouche ouverte n’a jamais fait le cri

aux coins des rues de cette ville bâtie tout en hauteur, il y a des aspérités plus dociles, des commerces qui demandent l’aumône pour le plaisir qu’on a de la refuser


parce que le sol était trop instable, on a levé une tour à côté qui porte la cloche seule, le fardeau se répartit bien ; mais si le terrain bouge, il y aura encore l’horizontalité du sol pour répandre les ombres, appeler à la prière ceux qui la piétinent

arnaud maïsetti - 23 juillet 2010

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