anticipation #41 | ne pas détruire
23 août 2010



Il n’y a pas de « catastrophe environnemental » Il y a cette catastrophe qu’est l’environnement. L’environnement, c’est ce qu’il reste à l’homme quand il a tout perdu. […] Il n’y a que nous pour assister à notre propre anéantissement comme s’il s’agissait d’un simple changement d’atmosphère. Pour s’indigner des dernières avancées du désastre, et en dresser patiemment l’encyclopédie. […] Tant qu’il y aura l’Homme et l’Environnement, il y aura la police entre eux.

Comité invisible, L’insurrection qui vient

Au fond, c’était louable. Partout se retrouvaient de telles pierres avec la mention ’NE PAS DÉTRUIRE’, comme sur les cartons d’emménagement, fragile, et indication du sens : haut, bas : tout cela servirait de garde-fous, preuve qu’on refusait l’inéluctable. On était sans doute sincère. On ne comprenait pas que c’était une autre manière, plus douce sans doute, de mettre fin au monde.

On avait répandu de telles pierres, carrées, avec cette indication précise aux endroits de plus grande précarité : "ne pas détruire". Le passant était alors appelé à faire attention : ne pas dévier du chemin déroulé pour lui, ne pas sortir du sentier battu sous lui. Regarder le monde, oui, mais ne pas toucher. Le paysage était une sorte d’œuvre d’art que des conservateurs scrupuleux et bien intentionnés avaient gardé pour lui. Le monde conservé dans sa splendeur dernière.

Les petites pierres, qui allaient toucher chaque recoin de la planète, on les planterait bientôt sur la banquise, au milieu des déserts immaculés, on gravirait même des montagnes aux sommets intacts rien que pour défoncer le sol et y ficher pour l’éternité protégé ce message essentiel : ne pas détruire.

On disposait ces pierres partout comme des talismans : le monde posé devant soi comme un objet ; objectivation du réel jusque dans sa sacralité perdue — et la formule magique allait bien finir par avoir lieu, forcément. Puissance performative du geste : si on le disait, et le répétait, l’effet produirait sa cause, et le monde serait protégé. Mais de quoi ? Et de qui ?

Enfin, comme on protège les ruines d’anciennes cathédrales dans lesquelles il est interdit de prier pour protéger les lieux, on protégea aussi les décharges, et les usines qui pillaient les forêts, et les grands terrains vagues qu’on accumulait dans les périphéries des villes pour enfouir des déchets. On surmontait le tout d’un "ne pas détruire", la ruine était ainsi sauvegardée ; la destruction emportée par ce qui la détruisait.

À force d’évoluer dans un monde en dehors de soi, il devenait férocement étranger : au-dehors tout se fermait. Comme dans une centrale nucléaire, ne rentraient que ceux qui étaient chargés de vérifier qu’elle restait sauve. On habitait dans les villes, et on allait d’un centre à l’autre ; tout ce qui appartenait à la nature était de l’autre côté d’un mur invisible.

On avait autrefois coulé des murs de béton pour empêcher d’entrer dans les grottes préhistoriques et personne n’avait plus vu les peintures : de même, on avait entouré des immenses zones encore sauvages de grillages électrifiés. De toute manière, les pierres de l’institut géodésique suffisait à effrayer les curieux, à donner mauvaise conscience — le sort de la planète exigeait plus de la loi morale, l’impératif catégorique au carré qui n’avait besoin ni de menace ni d’armée : la police était en soi, intériorisée depuis bien longtemps.

Le monde devenait peu à peu légendaire, une sorte de vieille réalité à laquelle on avait cru jadis, dans laquelle on était entré puis sorti. Et qu’à force de protéger on avait fini par ne plus voir : notre regard de méduse l’aurait fait tomber sur le champ, sans doute.

Le monde était maintenant un mythe : peu croyait encore qu’il y avait quelque chose à protéger au-delà des villes. Les autres continuaient leur tâche : au nom de peintures rupestres à tout jamais perdues, il fallait encore et encore continuer l’œuvre de protection sans quoi tout le reste était perdu — on se posait un temps la question du reste, et puis on passait à autre chose : à la place, on répandait d’autres petites pierres carrées sur les espaces du monde qui leur avaient échappé.


arnaud maïsetti - 23 août 2010

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