dans son apothéose
1er septembre 2010



Obscurément, dans les flancs du monstre, vous avez compris que chacun de nous doit tendre à cela : tâcher d’apparaître à soi-même dans son apothéose. C’est en toi-même enfin que durant quelques minutes le spectacle te change. Ton bref tombeau nous illumine. À la fois tu y es enfermé et ton image ne cesse de s’en échapper. La merveille serait que vous ayez le pouvoir de vous fixer là, à la fois sur la piste et au ciel, sous forme de constellation. Ce privilège est réservé à peu de héros.
Mais, dix secondes — est-ce peu ? — vous scintillez.

Jean Genet, Le Funambule



1978 (Sébastien Schüller, ’Happiness’ 2005)


Dedans, c’est aussi puissant que bref — des moments de certitude absolue vite recouverts par des longues plages de silence et de noir ; je veux dire : pas le noir triste des pensées mortes, mais le grand noir étalé devant soi des territoires inconnus dans lesquels on est tout entier bâti, et même plus souvent qu’à son tour traversé.

Et vivre pour ces seuls moments, moments aussi rapides que lumineux.

Impossible d’échapper à cette idée : le noir a plus de profondeur quand il est éclairé si peu de temps, mais si violemment, si évidemment.

Parce que dehors, c’est piétiné de toutes parts : c’est déjà dit déjà moqué, déjà bu comme recraché depuis toujours (postmoderne, le sujet moderne dépassé : mais par quoi ? Tout cela écœure et ne lasse pas : je n’y ai pas ma part, la refuse).

Dehors, c’est le bruit. On n’entend pas grand monde crier pourtant. C’est que le bruit recouvre tout.

Ce matin, à la radio — on cite un philosophe : internet est la poubelle de l’histoire. Savent-ils, ces deux penseurs, qu’ils citent alors Trotsky ?

Poubelle de l’histoire ? Pourtant, j’entends ces mots depuis internet précisément, où j’écoute distraitement la radio — ces mots que j’écris de nouveau sur internet (non pour en garder mémoire, mais pour mieux les en expulser) : carnets où je trace dans le jour passé la possibilité du jour à venir.

Le silence, le bruit, cette radio, et le jour : convergence en moi de bruits épais, épars, sans direction. Quel sens tout cela ?

Je ne le comprends que ce soir, quand de retour de la ville je lis Genet.

Texte du Funambule qui donne envie du réel pour mieux le mettre à mort : plusieurs évidences (qui sont pour moi comme de respirer : douleur et nécessité) : refuser toute origine, nier l’idée même de l’identité, n’avoir pour généalogie que dans l’impossibilité du passé — tâche de chaque jour, oui.

Écrire le jour, au jour le jour dans ces carnets, afin d’en oublier comme la raison d’être du temps à passer, et sur les flancs de l’oubli, aux restes silencieux de la parole, quelque chose comme — l’apothéose de mon propre présent.

Être contemporain de ma perte.

L’éprouver, au geste d’écrire le plus vif, exposer l’espace d’un instant (dans l’espace même de la page) la vie produite dans le frôlement de l’éblouissement, où la lumière se dresse dans l’aveuglement.

Crier jusqu’à trouver le son qui le dira — et nommer en puissance l’acte de dire : ce monde est mort, j’en suis son enfant.

arnaud maïsetti - 1er septembre 2010

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