adresse #8 | à ta croyance
12 septembre 2010



D’avoir cru en toi me laissera inconsolable — non pas de toi seulement, de toi je ne me serai jamais laissé consolé de toutes manières, par rien ni personne, mais de tout ce en quoi j’ai cru et que ton corps rendait en un sens possible.

D’avoir cru en la croyance même : que cela était possible — qu’il suffisait de croire en cela comme possible pour que mon corps ne soit plus seulement posé en travers du tien, mais qu’il le prolongeait ; et avec lui, un autre corps grandissait de moi qui n’était ni le tien ni le mien, mais celui de cette croyance qui organisait le monde autour de lui. Comme une branche coupée tombe à terre et noircit, ma croyance est toute répandue autour de moi avec ses racines étalées, à l’air libre, reliées par rien.

Maintenant, à quoi me sert cette croyance — sans objet, sans cause ni arrière-monde ; si ce n’est à la répudier comme une fiancée infidèle, arrogante et trop fière : mais d’où vient que lorsque je pense à cette croyance de toi perdue, je me sente, moi, comme une fiancée, infidèle, arrogante : et trop fière, oui, pour me jeter sur toi et te pardonner.

Comme un repli d’une vague va mordre le sable plus avant que les autres vagues, et quand elle se retourne, elle est entourée de terre, elle séchera seule. Et comme elle aura rendu visible la poussé de la mer, elle aura dégagée tout autour d’elle comme l’extrême limite où ne pas aller — la vague échouée d’avoir été lancée. Et la marée peut descendre.

Je ne parle pas de toi ; est-ce qu’on reproche aux dieux leur mort ? — et quand on va les prier, les sachant morts et enterrés par tous les livres écrits depuis qui justifient qu’on vienne aussi, en sortant de l’église, cracher sur leurs tombes : on ne pense pas aux fautes commises par eux, seulement on pense qu’on est inconsolable et savoir qu’ils sont morts ne nous sauvera pas plus que lorsqu’on savait qu’ils étaient vivants : inconsolable de se dire que ça ne change rien, finalement. Et c’est cela, aussi, plus que le reste, qui demeure insupportable.

C’est que je n’avais pas seulement cru en toi, non : on peut croire sur parole, et cela n’engage à rien — c’est autre chose. J’aurais pu croire que la vie était admissible. Cela, j’aurais pu. Non pas la partager — je n’aurais eu ni la prétention ni le courage de te le demander : mais la recevoir comme une juste punition au crime commis de te croire, et de payer jusqu’au dernier souffle l’aveuglement, la soumission.

J’avais cru avec toi, en toi, et désormais c’est : la vie inadmissible de se répandre sans ordre dans mon sang qui bat sans raison maintenant ; c’est : la vie perdue de t’avoir trouvée, et perdue ; et c’est bien plus : l’atrocité de se dire que demain, je penserai à un jour de ma vie où je croyais la vie admissible, possible en toi.

Maintenant que je suis veuf, sans croyance, sans question même, sans fièvre, maintenant que, inconsolable, je me lève chaque matin dans la résignation la plus stupide, animal sans volonté et direction — je me jetterai bien dans le vide si je croyais encore que j’en mourrais, quand je sais bien que c’est faux, comme le reste. Que rien ne mourra après moi — que tout se continuera.

Alors, même au jour, je ne crois pas — il faut que tout s’éteigne bien dans la pièce, et que je ferme les yeux sur le désespoir pour te voir, dans le silence de toute pensée : et que je me dise : d’avoir cru en toi m’interdit jusqu’à la fin de mes jours de jamais croire en ton absence.


arnaud maïsetti - 12 septembre 2010

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