2010 | Séance 1_Commencements
27 janvier 2010




« ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. »

Première séance de l’atelier d’écriture créative pour les étudiants de Licence 3 de Lettres à Paris VII-Denis-Diderot — et réflexion sur les premiers mots : ce qui commence avec les premiers mots : ce que clôt en arrière de lui un début, et ce qu’il engage, ce dans quoi il s’engage, comme pour toujours.

De l’incipit, la tradition scolaire retient principalement trois rôles : donner les informations nécessaires à la diégèse ; fixer l’intérêt du lecteur ; nouer avec lui un pacte de lecture. Mais quand on se penche de près sur les textes, on relève vite l’inanité de ce pseudo-contrat d’entrée en matière : au contraire, la question principale d’un début porte plus simplement, plus difficilement, sur le saut, la rupture qu’elle induit, non l’équilibre qu’elle produit : entrée d’apnée, ou sortie d’apnée, avant toute chose.

À considérer ces textes (Beckett, L’Innommable ; Nerval, Sylvie ; Céline, Voyage au bout de la nuit ; Breton, Nadja ; Proust, À la recherche du temps perdu ; Gracq, La Route ; Koltès, Quai Ouest...) où prolifèrent paradoxalement les défauts d’information plus qu’un ancrage net et organisé, on se rend compte combien l’écriture commence ici par se donner comme tache de se commencer, et par là de nommer : nommer l’élément dans lequel elle va continuer (« il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais donc continuer » - Beckett, repris par Foucault dans L’Ordre du discours).

Dans l’incipit, la question jamais résolue de ses termes (où finit le début ?) implique la nécessité d’interroger précisément comment un début peut contenir en lui les règles qui permettront ensuite de l’orienter, de le conduire. Non que la fin réside en son début, mais qu’une sorte d’art poétique se noue dans ces quelques lignes : voilà ce qui serait à la fois l’enjeu et l’objet d’un début.

Interruption du réel, coupure et terme d’un flux de vie auquel l’écriture se branche nécessairement pour le reproduire, le mettre à mort pour se donner naissance, le début interroge radicalement le geste d’écrire dans sa totalité.

Ci-dessous, quelques travaux d’étudiants.

AM


Il y a une porte. En réalité, il y a une multitude de portes. Tellement qu’on ne peut pas le compter. À l’infini sans doute. Sans aucun doute il se crée à chaque instant des nouvelles portes, mais celle qui m’intéresse momentanément est immense. Elle est si grande qu’elle ne peut cacher qu’un monde merveilleux où tout est possible. Cette porte est si mystérieuse que tu en avais peur, jadis, et tu n’osais pas la franchir. Oh, certes, une porte peut être magnifique au point d’hypnotiser un être vivant, mais un être digne de ce nom se lassera de la contempler et voudra, un soir, la franchir. Faire le geste, tout est là : du passif, entrer dans l’actif, de la vie passer à l’existence. C’est pour cela qu’aujourd’hui, parce qu’on nous y a poussé, nous posons la main sur cette belle poignée dans le désir d’ouvrir une simple porte qui a déjà tout. Il peut y avoir du danger là-bas, il peut y avoir la guerre, c’est le risque. Mais si vous m’y poussez, c’est que cela doit être vivable, mieux, cela doit être rentable, de s’enfuir de la réalité pour sombrer dans la fiction, comme si elle était un complément à la vraie vie. Ça y est, la porte est ouverte et c’est effrayant de voir avec quelle force elle aspire les mots. Ils entrent, se collent aux cloisons, mais parviennent à avancer, à construire une sorte de chaîne de signes, puis ils s’évanouissent. Mais puisque, ici, tout est possible, on espère, et les mots du passé se retrouvent, comme si le temps n’existait pas.

*

Elle s’avança sur la berge et s’accroupit. Au bord de l’eau, seule, elle contempla longuement l’image du ciel orageux et de la forêt qui se reflétait sur l’eau. Son univers entier se tenait là, vibrant, glissant, changeant sous ses yeux, mais inaccessible. Elle ferma les yeux, et sentit alors, plus intensément encore, le souffle du vent sur sa peau. Il portait les voix du passé, et faisait mille promesses d’avenir. Elle respira profondément. Plénitude intérieure. Puis, avec effort, elle s’approcha au plus près de la surface du lac, y plongea ses deux mains jointes, et les prta à sa bouche. L’eau qu’elle but la raviva. Elle sourit intérieurement. Elle entama un chant, un chant ancien, qui lui rappela son peuple, sa terre, sa famille. Elle se leva. Il était temps.

*

Comment s’échapper ? Comment échapper à l’évidence des mots, à la camisole de la forme habituellement imposée ? Où trouver le fil pour que la langue se lève, prenne vie sous la plume ? Trouver autour, écrire puis noyer ce qui sans cesse revient, comme une manière d’être sans espace. Briser la digue, permettre au corps d’être tout entier dans la main. Se souvenir du gouffre soudain sous mes pieds à la question : « quelle est la différence entre se souvenir et se rappeler ? » Cet éblouissement de découvrir que les mots n’appartiennent qu’à soi.

*

Elle claqua la porte, valise à la main, toute sa vie au bout de son bras. Le coeur plein de rage, d’amour et d’espoir, elle fit le premier pas, un pas décisif, dirigé vers une nouvelle vie. Aller de l’avant, sans jamais se retourner et oublier, tout oublier, enfin… Essayer de l’oublier. Faire de cet instant, le premier jour du reste de sa vie.

*

Quand je pense à ce qui va m’arriver, je me demande si je ne ferais pas mieux d’arrêter tout de suite de l’écrire.

*

Comment commencer ce qui a déjà commencé et commencera encore ? Il s’agit plutôt de recommencer en tentant de faire différemment, mieux en somme. Car le mieux, ici, tient en ce qu’il y a de différent, de nouveau.

*

Il n’y a quelle, elle et l’asphalte qui déroulera son fil jusqu’à la fin. Il la mènera n’importe où si elle le souhaite. Fait pas laisser de pas dans la neige, tu comprends ? Juste imprimer de la feuille blanche, s’affranchir de ces morceaux d’hier qui tanguent au fond de nos poches, ses pesanteurs blanchies à la chaux de nos lassitude, de nos heurts, qui nous retiennent et nous ancrent.

*

Le jour. Le jour enfin. Il l’attendait depuis tant d’heures. Il ne savait plus combien. Regardant fixement l’horizon, il venait de le voir. Finalement, le premier rayon apparut. Il ne bougea pas. Après une telle attente, il ne sut pas comment réagir. Alors, il n’oscilla pas d’un poil. Puis apeuré, il se rendit compte qu’il avait oublié. Tout jusqu’à son nom. Le deuxième rayon lui éclaira les mains qu’il contempla un instant. Il voulu se souvenir de leur nom mais rien ne vint. Étranger à lui-même, il pleura, et ne sut même pas pourquoi. Comment en était-il arrivé ? Comment se tenait-il au bord de l’eau ? Pourquoi ? Il ne savait pas.

*

Ces mots sont le début du moi, je repars de rien dans un monde qui s’offre mes yeux. Que dire ? Que penser ? Quand la mémoire nous fait défaut. Où faut-il commencer quand on ne se rappelle pas du sien, de commencement ? Ces mots sont pour moi un départ, un espoir qu’en avançant, le passé reparaisse.

*

Combien de fois Anna rabotant, polissant la rue et la lumière, est-elle déjà venue, revenue, la douleur battant au rythme de ses pas ? Une veine compressant le flux sous sa tempe, sensation si bien liée au souvenir que plus tard, disons, le dernier jour, la seule douleur put encore ramener cette soirée. Pour la centième, la première fois, elle est devant la ruelle : les deux murailles grises (balcons suintants de pluie, fenêtres fermées, moulures obscures), le filet noir de ciel au loin, et au centre, à terre, le corps : Élisa (dans l’ombre, le macchabée est silencieux)

*

Adam. Mon prénom. Une mémoire blanche. Juste quatre lettres noires. Assez pour donner du sens. Pas assez pour commencer à parler. Adam, il sert, il souffre, il crie. Adam absorbe les autres mais ne produit rien. Je bois le monde ; je vous donne des mots. Je suis né au monde avant de naître aux mots.

*

L’homme est nu – sans lumière – seul sur l’espace lisse de la scène – espace surnuméraire. L’homme est sans parole et de sa gorge absente. La voix viendra des profondeurs, voix off sans identité, et lui prêtera ses mots, pour un temps. Elle dira la recherche de l’homme. Homme sans aspérité aucune. Corps lisse blanc de devant muscles disparus sous la peau nette et sans mouvement. Cet homme sans corps presque. Cet homme sans voix sans regard. En recherche. l’homme en recherche du vide.

*

Il entra et alluma la lumière : tout était là.

arnaud maïsetti - 27 janvier 2010

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