2010 | Séance 2_Formes brèves
4 février 2010




« Car je suis moi-même tout cela »

En quelques lignes, textes qui déploient dans leur totalité toutes les ressources du récit, la possibilité de leur surgissement par quoi ils peuvent sous l’anecdote traverser l’expérience racontée en épreuve même qui affronte la vie à son écriture. Kafka, Walser, Baudelaire, Michaux, Rimbaud, Bernhard — esthétique concertée de la brièveté qui n’est pas échec du récit à se faire, mais complétude qui s’est donnée comme tâche de parfaire, dans la vitesse, une histoire dont on marquerait dans sa lancée, les termes qui l’arrêtent. Précipité de récits donc, précipitation de l’expérience du détail et de l’ensemble, saisie soufflée de tout en monde sous cinq lignes.

Ces textes, marginaux au sens que Deleuze donne à ce mot, sont à la fois clos et ouverts : parfaits en tant qu’achevés littéralement dans le récit raconté, et ouverts parce que la figure qui travaille chacun est exemplaire, et la dépasse, ou la déborde pour en questionner la portée (exemplaire de quoi ? Et en quoi ?)

Ce que nous apprend la lecture quotidienne des blogs, ceux qui prennent le parti de se saisir de plein pied de l’écriture du temps au jour le jour, en textes qui ne commentent pas leur activité mais qui sont l’activité même du jour à le passer, c’est l’instauration d’un rapport au temps à la fois quotidien, ponctuel, et récurrent. Ponctions de temps qui finissent par rejoindre le geste totalisant d’un texte toujours recommencé, toujours achevé. Et combien ce geste rejoint par la brièveté qu’impose, généralement, le blog, ces formes courtes qui sont travaillées dans le poème en prose ou dans le récit bref, par ces géants du récit, selon des pratiques et des positions d’écriture différentes, Kafka (une charrette), Baudelaire (anywhere out of this world), Walser (pièce de chambre), mais si proche dans ce souci de densité, de rapidité, de précipité.

L’incitation de ces textes (et, on a travaillé principalement autour de L’imagination de Bernhard, et de Ponts de Rimbaud) a permis d’approcher ces doubles mouvements de clôture et d’ouverture, de rapidité et de saisissement, de surface du récit et de profondeur de l’évocation, de lignes droites et de figures complexes.

Rimbaud | Les Illuminations (1872) Ponts
Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bouclés, d’autres descendant en obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes, s’abaissent et s’amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D’autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d’autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d’hymne publics ? L’eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.

Thomas Bernhart | l’Imitateur (1978), L’imagination

Près du quartier copte du Caire nous avons été frappés par des rues entières où, dans les immeubles de quatre ou cinq étages, on élève des millions de poules, de chèvres et même de cochons. Nous avons essayé d’imaginer ce qu’on peut entendre quand ces maisons brûlent.

En bref, contenir dans la plus grande densité ce qui excède toute durée et tout contenant.

Franz Kafka, Journal
Je ne connais pas le contenu 

Je n’ai pas la clé 

Je ne crois pas les bruits 

Tout cela est compréhensible 

Car je suis moi-même tout cela.

Faire surface
« Tu es un voyou. » ça a claqué comme une balle sur le carrelage à cinq cent billets. « Il n’y a pas de mots pour décrire les gens de ta sorte ». Mère, je suis un couteau, une toupie, c’est ça, un couteau, forgé à la liqueur de tes déceptions, à la lie. Je vais, j’irai. Néant de personne, néant de toi, rien que le gravier, silencieux sous mes semelles. Existe-il une miséricorde chez les pierres ? Ou bien se sont-elles tues ? À force de coups, à force de vexation. Ici, il n’existe que leur sévérité minérale. Prochain arrêt ? Bientôt. Marche, train, stop. Bientôt.
Fin du monde dans douze kilomètres.

Ville
Limbes et labyrinthe. Une étrangeté moribonde pend à ses fenêtres absconses. Demain s’ouvre aux clameurs de ses prisonniers, enchaînés, auto-gérés.

En forêt
J’étais adossé à un arbre. Mes jambes s’entremêlaient aux racines. J’étais bien, serein. Deux enfants sont apparus, riant et jouant à la balle, rompant le silence dans lequel je me trouvais, mais qu’importe ! J’étais bien, serein. Je fermais les yeux et laissais mon esprit vagabonder. Puis, j’ai entendu le garçon hurler. J’ai ouvert les yeux. Il était seul, serrant fermement la balle contre son buste et pointant du doigt la rivière. La fillette, elle, avait disparu. J’aurais voulu connaître ses pensées tandis que son corps s’enfonçait dans l’eau.

Désert
Le sable s’étend à perte de vue. Les dunes se succèdent, cachant un inconnu qui n’impressionne plus, ni même inquiète les nomades qui y voyagent. Et si la suivante révélait des ossements répandus.

La ligne d’arrivée
Mon coeur bat à tout rompre, les pulsations résonnent à mes tempes, les sens qui me parviennent sont confus, sourds. Soudain, la voix de ma mère se détache distinctement : « cours ! » Mais trop tard, j’ai raté le départ. J’en suis certaine, demain se passera ainsi.

Acmée
Dans leur course contre les civils, les cavaliers prirent soin de brûler les arbres et les champs, d’empoisonner les bêtes, de détruire les ponts et les portes. Ils renversèrent les ordures au milieu des carrefours, poussant des hurlements de colère souveraine. Venu au secours des bourreaux, le tonnerre participait à cette symphonie du chaos jouant en fond sonore la partition des vents. Dans un duo parfait, le vibrato des mourants accompagnait le déchirement du fer et du cuivre. En tombant, une jeune femme fit tourner la clef d’une boîte à musique. Les quelques notes d’un air populaire déchirèrent l’harmonie du désordre.

Angles
Le monde est perpendiculaire. La route toute en perspective, bordée de trottoirs, rompue à angles droits par les immeubles érigés. Nous avons essayé d’imaginer un monde courbe, arrondi en tous ses angles.

Le XXIe s.
C’est en m’asseyant au plafond que j’ai réalisé combien le monde était bas et plat.

arnaud maïsetti - 4 février 2010

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