2010 | Séance 5_Récits de rêves
2 mars 2010




« il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François 1er et de Charles-Quint. »
M. Proust

Dans les rêves, l’ouïe n’est jamais sollicitée. Le rêve est un phénomène strictement visuel et c’est par la vue que sera perçu ce qui s’adresse à l’oreille. (Roland Barthes)

Le rêve est le comble du discours désarticulé, déconstruit. (Jean-François Lyotard)

À partir de ces deux phrases, travailler le rêve depuis sa double nature imageante et désarticulée : non pas purement visuelle, mais chercher dans l’image ce qui produit le regard — non pas arbitraire, mais construire une articulation qui soit précisément désarticulé.

À partir des récits de rêve de Breton, de Michaux, de Kafka, on entre dans un territoire qui déborde celui du récit ou de la poésie : genre à part entière, forme en elle-même résistante à toute emprise théorique, et totalisant en elle une puissance de sens qui ne se réduit pas à l’interprétation — le récit de rêve permet de délivrer, dans tous les sens du terme, l’écriture qui s’y plie.

Parce que ni la narratologie, ni la psychanalyse ne permettent d’offrir une prise consistance sur l’écriture du rêve (soit parce que l’une ne fait que chercher des invariants là il n’y a que des répétitions de différences, soit parce que l’autre traque le contenu manifeste seulement en tant qu’il pourrait informer le contenu latent) : on prend, ici, le parti de l’écriture elle-même.

Comme la naissance du rêve écrit se situe dans le récit qu’on pourrait en faire, on suit l’hypothèse que tout rêve est narratif :

Si le visage de l’Agha-Khan m’apparaît et que je pense simplement que c’est le visage de l’Agha-Khan en image, c’est une vision hypnagogique. Si déjà je sens derrière ce visage un monde lourd de menaces et de promesses, m’éveillerais-je à l’instant, c’est un rêve.

Mais c’est précisément parce qu’il questionne en profondeur la nature de cette narration, fleur coupée de cette ligne dont les perspectives nous échappent (menaces sans cause, promesses sans objet) que le récit de rêve engage, et engage la totalité des moyens de la littérature.

Avec Michaux, on perçoit la nature désirante du rêve, territoire de possible :

J’ai fait un rêve, il y a trois ans, vers les 6 heures du matin. J’y rencontrai un ami d’enfance. Il se montra très surpris que j’eusse fait, à ce qu’il avait appris, une exposition de gouaches, alors que la peinture autrefois ne m’intéressait pas, me gênait et que, comme il me le rappela, j’en détournais les yeux.
Pour le moment, il se trouve dans ma chambre, étendu nonchalamment sur un divan quand, sans beaucoup de conviction, il me demande à voir de mes peintures.
C’est un ami d’enfance. Il n’est plus grand-chose pour moi. Son indifférence m’agace peut-être légèrement.
Sans me presser, je prends un carton. J’y trouve seulement des feuilles de papier blanc. Un autre : rien. Un troisième plus petit : toujours rien que des feuilles intactes. Enfin, j’en tire à moi un grand qui contient quelques aquarelles.
Je les lui montre rapidement… Elles rappelaient d’anciens dessins à moi, en mieux du reste. Elles m’étaient inconnues… Je les observais rapidement et les montrais de même. Il ne disait rien.
Je pris un autre carton, et à ma surprise, je découvris de grandes gouaches, éclatantes et fouillées, assurément de mon genre, mais que j’eusse été complètement incapable de composer. Je les regardai béant, mon ex-ami aussi. Beaucoup de détails et plusieurs architecturaux. De la construction, d’admirables couleurs. Des sujets absolument nouveaux pour moi. Une richesse inconnue chez moi qui travaille plutôt en pauvre. Un épanouissement inattendu.
Je les admirai vite et les lui passais, n’ayant que le temps de parcourir une partie de cet extraordinaire amoncellement et mon cœur battait pleinement (pas follement, non, mais royalement bien dans ma poitrine et dans mon être satisfait).
Enfin, je voyais, non plus l’esquisse fuyante, mais le monde comme je le conçois dans son étalement prolifique. Ils avaient enfin atterri sur ma feuille. J’étais donc un peintre !
Ma main tombée sur le cendrier d’une table basse me réveilla comme j’achevais de montrer cette série et que je m’apprêtais avec triomphe, émerveillé d’avance, à ouvrir un nouveau carton.
Dix ans de peinture, et décisive, étaient là, j’en suis sûr, j’en garde encore l’impression.

Raconter un rêve, ce n’est pas traquer son sens, c’est l’agencer pour rejoindre le geste du rêve, sa syntaxe propre. Ce n’est pas chercher ce qu’il a voulu dire, c’est le dire. Si l’imaginaire, c’est ce qui tend devenir réel, alors, le rêve serait la tension d’un réel échappé, saisi, puis de nouveau perdu. Travailler dans cette perte, c’est moins vouloir la combler, que tenter d’en décrire les courbes et les désirs toujours neufs qui nous peuplent.

Une seule contrainte pour cet exercice : commencer par le syntagme employé par Kafka dans son journal : « un rêve » — formule magique qui lance et ouvre, qui déploie au-devant de nous l’inconnu à suivre.


Un rêve : je marche. Peut-être depuis une éternité. Je crois que c’est la rose : lampadaires délayant en flaques huileuses et moribondes leur lumière glauque sur les trottoirs maculés de taches sombres, suspectes — comme les longs dimanches d’ennui ou le mur de briques rouges aux immenses affiches — voiles de vaisseaux fantômes aux bords rongés où s’exhibent en capitales leurs slogans passés, surexposés à la pluie, ai vert, peut-être au gel, à l’acidité crasse des passants. Soudain, un homme, ou une vague silhouette aux chaussures vertes. Il est petit, son visage sporadiquement éclairé — comme le battement immonde de mon cœur — par l’unique néon agonisant d’un bouge sordide. Il reste muet un instant puis me dit : « Onze » avant de disparaître — onze minutes, une cigarette.

Un rêve : je tombe sur une vidéo — un ami me l’aurait signalée ? — en noir et blanc, de mauvais grain, où je suis vue de derrière sur les genoux de Dominique. L’idée qu’on pourrait savoir me terrifie. Je me rends l’INA : après une longue errance dans les larges halls, vides et luisants, il me faut retourner en désespoir de cause au guichet où se tiennent deux réceptionnistes. L’une me dit : il faut aller au bureau du « problem solving », deuxième étage. Le hall est immense ; enfin, je croise une femme qui tend le doigt dans une direction que je suis. On ne peut rien pour moi mais je ne devrais pas m’inquiéter : entre mon patronyme et mon prénom, un « a » a été inséré, de sorte que mon nom est devenu méconnaissable.
Je me rends chez Dominique pour le prévenir. J’attends en bas, puis me décide à sonner : des gens (secrétaires, assistants) s’affairent chez lui comme dans un bureau Quand il rentre enfin (19h), nous allons dans la chambre — il me présente à l’infirmière en disant : « Marie et nous sommes frères et sœur ». Dans la salle de bains : « c’est moi qui l’ai filmé — qui d’autre ? » Pour me punir de mon inconsistance et de ma froideur. Je me laisse tomber sur une chaise à califourchon (la même que celle figurant sur la vidéo), et j’essaie de me justifier : « mon désir est évanescent ».

Un rêve : je m’avance, pieds nus, dans un couloir qu semble ne pas vouloir finir. Quelque chose me suit, je ne sais pas ce que c’est, juste une ombre, peut-être. Les murs se déroulent tout autour de moi, infinis. Je sens son souffle, là, juste derrière moi. Mon corps est si lourd, si pesant... Je marche quand je veux courir. Je ne l’entends pas je ne le vois pas mais je sens sa présence, elle s’impose, tout entière, à moi. Soudain, je vos une porte. Je m’en approche, paniquée, je remarque que ce n’est qu’un simple trompe l’œil. Ma main ne peut se saisir de la poignée. Alors, je continue. Le couloir s’étend toujours à chacun de mes pas. D’autres portes surgissent, de plus en plus nombreuses mais aucune n’est réelle. Mon poursuivant se rapproche, je le sais. Le couloir cesse. Devant moi, une ultime porte. Ma main va à sa rencontre. Le contact froid du métal me rassure. Je l’ouvre. À présent, je suis dans une chambre au papier-peint pâle. Sur un lit, une petite fille, roulée en boule, dort, sans même avoir pris la peine de défaire les couvertures. Je m’assoies à côté d’elle et je me surprends à scruter son visage tendre et paisible, sans la moindre trace d’angoisse.

Un rêve : assise à une chaise devant un tableau noir, je prend machinalement en note les mots que j’entends sans pour autant savoir ce que j’écris. Les yeux fixés sur la feuille blanche, j’arrive à voir la salle dans son ensemble, extraordinairement vide et froide à cet instant. Soudain, j’entends le mot guillotine. Je l’inscris alors bêtement à la suite des autres — mais le mot me résiste. Impossible de l’écrire d’un seul trait : G[ ]uillotine. Je m’amuse à contempler ce blanc, ce vide qui tranche irrévocablement le mot en deux. Mais l’instant d’après, c’est moi qui suis à l’échafaud. Je vois la lame assassine embrasser ma gorge. Je crie, mais aucun son ne sort de ma bouche. La tête encre toute chaude et sanguinolente roule et vient s’enfoncer dans la neige. Je ris à gorge déployée sans éprouvée la moindre douleur.

Un rêve : dans une forêt que je crois connaître — fontainebleau — je m’avance sur une allée si droite et si longue que le bout disparaît. Elle longe une colline élevée et tout aussi infinie sur les flancs de laquelle on a entassé et lié d’épais troncs d’arbres, bûches noires et branchages. Tout est automnal, lumière douce de fin d’après-midi, couleurs qui furent vives peut-être mais désormais passées et fades, parmi lesquelles seule une tâche rouge domine, une enfant — le chaperon — jouant sur l’allée, les troncs coupés la surplombant Soudain, je vois une corde se rompre. Un tas d’arbres se délite, des troncs dévalent la pente. Ils menacent l’enfant, et moi je cours pour l’attraper, pour la sauver, et je sais qu’il sera trop tard, car les troncs touchent déjà l’allée et
le décor change — sur un télécran — celui de nos six ans — que je tiens sur mes genoux, les lignes noires se séparent, se cassent pour former une infinité de personnages quis e battent, courent, se jettent les uns sur les autres et finissent en un unique tas informe de morts. Plus rien ne vit à part moi.

Un rêve : je remplis mon verre. La chaleur m’étouffe. Je suis seule mais une figure féminine grave, vêtue de noir, me sourit, saisit ma main qu’elle entremêle à ses doigts glacés avant de me mener à la fenêtre. Je continue mon chemin et traverse sans hésiter le verre. Je suis lovée dans du draps de chrysanthèmes. L’aube me chante un requiem. Je veux réagir, étendre mes jambes. Mais en vain. Mon corps demeure statique. Une ombre s’avance vers moi. Tandis que j’essaie encore de m’agiter, elle tire un drap noir et recouvre mon corps, des pieds jusqu’à la tête. Lève-toi ! Trop tard ! Je ne vois plus rien. Je suis prisonnière, recroquevillée dans la boîte. J’entends toujours leurs chants. Je dors dans un lit stèle.

Un rêve : d’abord, je suis de dos, je porte ma salopette grise par dessus une marinière. Et puis je suis debout sur le sable humide, en face de moi, il y a la mer d’une violence effroyable. C’est brumeux, d’une brume qui entre dans la bouche et les narines et forme de petites gouttelettes collantes sur le visage et les avant-bras. Le sable se creuse sous mes pieds nus. Le vent arrive d’un coup et fait claquer mes cheveux très longs. La mer se retire en une fois, comme aspirée en son centre, dessous il n’y a que du sable, noir et trempé. Je m’y enfonce d’abord jusqu’aux genoux. En une fois je suis complètement serrée dans le sable, compressée jusqu’au cou, il y fait très chaud et je me dis que je vais mourir comme ça. J’essaie de sortir mais calmement, sans aucune violence. Sur la longue étendue de sable apparaît une fille en robe noire et flottante qui a quelque chose de ma sœur, ou de ma mère. J’essaie de l’appeler, je crie mais ce qui sort de ma bouche c’est de l’eau sans goût, grisâtre. Je ne comprends pas qu’il faut que j’arrête de crier et ça devient de plus en plus puissant, et ma bouche rend la mer. Autour, c’est vide à nouveau.

Un rêve : je suis seule. Enfin, je crois. J’ai beau passer de pièce en pièce, la maison est vide. Mais où sont-ils tous ? De la véranda, je jette un œil dans le jardin. Personne. Je n’ai plus qu’à attendre. J’avance vers l’appentis où mes grands-parents entreposent les souvenirs de la famille. Albums photos, jeux, vaisselle, livres et journaux, quelques vêtements se répandent autour de moi alors que je guette la bastide dont l’histoire m’est encore inconnue. Derrière l’étagère, une porte d’armoire. Je l’ai déjà vue. Je me penche, en équilibre au-dessus de tout ce bric-à-brac, pour atteindre la poignée sans rien faire tomber. Doucement, je l’attire vers moi. Elle s’ouvre comme tournant sur des gonds invisibles. Je me faufile et passe sous l’arche qui apparaît. Mes sandales se remplissent du sable tiède qui s’étend. J’aperçois au loin le port, la côte rocheuse et ses pins. J’enlève mes chaussures pour mieux sentir les grains sous le vent léger. Le sable humide craque sous mes pieds comme lorsqu’on est le premier à marcher sur la neige fraîche. Mon frère m’appelle. Je me tourne pour le voir. Enfin, les voilà. Ils me rejoignent emmitouflés dans leurs écharpes et leurs bonnets.

arnaud maïsetti - 2 mars 2010

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_André Breton _Création littéraire _écrire _Franz Kafka _Henri Michaux