géométrie du vide
22 septembre 2010




Places Where the Night Is Long (The Apartments, ’The Drift’ (1993)


O gioia, gioia, gioia…
C’era ancora gioia
in quest’assurda notte
preparata per noi ?

Ô joie, joie, joie…
Y avait-il encore de la joie
dans cette absurde nuit
préparée pour nous ?

Pier Paolo Pasolini, ’Splendeur’ (Seconde forme de "La Meilleure Jeunesse")


Il n’y a pas de vide — juste un peu de distance entre deux corps : seulement un peu de distance, et il suffirait de se pencher, tendre le bras, à peine tendre le bras et parler : mais la rue continue alors que tu allais ouvrir la bouche, et déjà le métro, déjà la fin de la journée, déjà le silence et ce que tu prends pour du vide, qui n’a été que de la ville non occupée par nos corps, quand il fallait avancer, prendre le bras, et dire.

Les villes, on ne sait pas les construire — il faudrait pour cela qu’on sache habiter les espaces vides qui nous séparent : pas vides, non, seulement absents, pas encore dressés dans l’existence ; ou plus simplement : pas encore (puisqu’il suffirait que). Les villes nouvelles, je les ai rêvées, une fois, elles formaient comme un halo de jour au-dessus d’une nuit sans aube et sans solution. On marchait au milieu des rues. On avait pas besoin de s’approcher l’un de l’autre pour reconnaître nos visages, la ville les portait pour nous.

D’un bout à l’autre de la ville aujourd’hui : c’était d’abord : pour lire dans cette bibliothèque ouverte à moi seul — et derrière moi, j’aurai avec précaution refermé la porte : pour deux heures propriétaire des lieux — tout autour, l’Université qui vibrait, et le silence des livres : leur silence confondu avec l’air climatisé. C’était pour ensuite : dans ce café République, ne pas se souvenir de ces vers que je retrouve maintenant :


C’est l’opaque qui a bouché mon ciel. Qu’est-ce que ce silence partout ? C’est le silence qui a fait taire mon chant.

et puis


Le lieu de mon repos est une chambre peinte

De mil os blanchissans et de testes de mortz

(…) Dans le cors de la mort iay enfermé ma vie

Et ma beauté paroist horrible entre les os.

On parle tous deux de ces vers en les effleurant, et on les laissera sur ce coin de table en partant.

Dans la grande ville maintenant, je rentre — j’aurai donc passé le jour sans le voir : le matin, crépuscule mauve ; le soir opaque comme une plaque sans fond — lire Pasolini ne m’apporte que le dégoût du sommeil — si lourd qu’il s’est posé sur moi, et j’écris ce texte dans un demi-sommeil, sans me lire —, quand il faudrait observer son propre massacre avec le tranquille courage du savant.

Ce qu’il faudrait surtout, c’est détruire tout le vide entre soi et l’épuisement du jour, entre la ville et le désir de la traverser, entre le visage et son oubli. Mais je dors déjà et la ville derrière les volets que je n’ai pas eu la force de fermer bat continuellement à mesure qu’on l’oublie, amasse tout ce vide qu’on enjambera demain.

arnaud maïsetti - 22 septembre 2010

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