à quai
15 octobre 2010




I might float (Syd Matters, ’BrotherOcean’, 2010)


Combien, ô voyageur, ce paysage blême
Te mira blême toi-même,
Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées
Tes espérances noyées !

Paul Verlaine, Romances Sans Paroles (Ariettes oubliées, IX)
(Mai, juin 1872)


Suis resté à quai — impossible de prendre le train ce matin : Paris est séparé de moi par une longue grève de sable et de ballast fins — complets, ou annulés, ou plus accessibles à la réservation, les trains me sont décidément interdits : jour resté en surface, donc, difficile d’y plonger.

Dans les heures qui ne me semblent pas dues, dans lesquelles je me trouve malgré moi, seule la lecture sauve — un peu — et encore ;


Aux heures d’amertume, je m’imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maître du silence. Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte ?
A. Rimb.

Suffira-t-il de lire pour se lire, et écrire en retour ? Mais trop faible pour sortir : heures de grandes précisions pourtant, où chaque minute apporte et sa part de vide et sa part de puissance que renouvellent, dehors, la courbe de la lumière et la musique que j’écoute ce matin — des voies baroques, le lamento della ninfa de Monteverdi —, tout cela que j’arrache comme je le peux, dans le travail pris, oui, arraché vraiment, à ce qui s’interpose entre moi et le temps.


Le culte du vertige… mais n’oublions pas que le vertige se prend sur les hauteurs.
R. Radiguet

Alors, je tombe en ricochet une heure après l’autre, sans doute, n’ayant de tout ce temps libre que du temps en trop — lisant (écrivant ce que je lis : du mal à faire la différence désormais), lisant encore, ne sachant ce que je lis du temps dehors ou du passé derrière moi déjà écrit, ou à écrire, du passé qu’on construirait sans cesse — et les nouvelles du jour qui tombent elles aussi : on tire sur les yeux maintenant, à balles irréelles, à balles perdues ?— et le soleil qui tombe, lui aussi : de plus en plus tôt : tout cela qui tombe et qui revient : et au milieu de la chute, je serai la hauteur entre chaque chose.

N’ai pas pris de photo depuis deux semaines : c’est la première fois que je laisse tant passer de temps. Ai trouvé deux images de Saint-Eustache : le jour, la nuit, sans doute à deux saisons différentes, deux années différentes, deux angles différents : Saint-Eustache est toujours là, dans la mémoire d’abord, et dans la ville, Paris qui est si loin ce soir, si loin.


Le Rossignol, qui du haut d’une branche se regarde dedans, croit être tombé dans la rivière. Il est au sommet d’un chêne et toutefois il a peur de se noyer.
C. de Bergerac

Je sais bien que le vertige est un désir, celui de tomber, non de toucher terre — je sais bien que le désir lui-même ne se formule pas ainsi : mais par la peur, et le vide en soi qu’on éprouve quand le corps lâche. Un désir vient, ce soir, seul, je n’ai pas besoin de le provoquer : se noyer dans le temps libre comme on se jetterait de la plus haute tour de la plus haute ville, et ne jamais rejoindre le sol.


arnaud maïsetti - 15 octobre 2010

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