anticipation #43 | stades où crier
18 octobre 2010


Des cris que la ville poussait plus haut qu’elle, et des endroits où elle se rassemblait pour cela, il ne restait que de la poussière entreposée au milieu des ruines, rien d’autre.

Lorsqu’on se retrouvait devant ces monuments, on ne savait pas s’il fallait entrer ou rester dehors. Au juste, où résider le monument, et où ce qui l’entourait : s’il fallait regarder les courbes, juger des hauteurs, ou pénétrer dans l’enceinte pour voir les gradins, ou la fosse — non, on ne savait pas au juste devant quoi on se tenait, une église, un parking, ou comme ces monuments qu’on dressait dans l’Antiquité, des espaces sans fonction, répondant à des besoins aussi obscurs que les causes qui les avaient rendus soudain inutiles.

Espace organisé comme un grand œil multiplié autour en milliers de rides que formaient les tribunes grimpantes en ordre décroissant jusqu’au ciel : mais ce que l’œil regardait, du ciel, ou des tribunes, personne ne saurait plus le dire.

On formait des hypothèses : oui, peut-être que c’était là des rites sans religion — explication facile, qui finalement ne disait pas grand chose de ce rite, et de l’effacement de la religion : au détriment de quel culte ? — ; ou bien qu’il s’agissait seulement de célébrer la foule, son pouvoir de rassemblement.

Combien de corps amassés ici, dans la promiscuité la plus intense : la nuit, sans doute, et quand il fait noir, on se laisse lentement confondre dans cette foule hurlante ; personne n’imaginait que les foules qui se retrouvaient ici ne criaient pas, n’étaient pas là avant tout pour crier. Mais personne non plus ne parvenait à imaginer le bruit que cela pouvait faire.

Ces corps qui s’oubliaient dans le nombre voulaient peut-être participer à quelque chose de plus grand qu’eux : dans de telles arènes, oui, on n’est plus livré qu’aux autres. Cela, peut-être, est imaginable.

Du haut des gradins, on ne voit pas grand chose à ce qui se passe une centaine de mètres en bas : qu’est-ce qui pouvait se passer qui était capable d’attirer tant de regards, d’attirer tant ces regards — qu’est-ce qu’on jouait, en bas, de la vie et de la mort (et dans quel ordre), et pour quelle somme d’or, pour quelle efficace au monde mort dans ce qu’on produisait, ou tuait, de temps et de corps ?

Les hypothèses ne manquent pas mais échouent à convaincre : du sport, seulement des courses, des jeux avec leurs règles, les arbitraires des combats faux qui trichent avec la réalité : non, vraiment, il devait s’agir d’autre chose.

Quand on se tient dans ces gradins vides, qu’on respire un peu l’air, il y a une concentration plus forte du temps ; les stades n’ont pas été construits dans ces lieux au hasard. En restant plusieurs heures ici, on n’entend plus le vent, mais ce qu’il apporte : comme un bruissement continue et tout chargé de masse inerte apportée par les siècles qui se poursuivent. Un bruissement de feuilles contre l’oreille. Et plusieurs heures après, le bruissement devient plus compact, plus lourd.

Des cris, ce sont des cris qu’on perçoit nettement, l’abrutissement de milliers de cris lancés ensemble : cris arrachés à des poitrines toutes ensemble ouvertes à la même rage sans objet, des cris de bêtes qu’on aurait rassemblées en même lieu pour crier. Ce serait cela oui, ce lieu : qu’on aurait bâti pour pouvoir crier : cris de joie pour la victoire, de pleurs pour la défaite, mais qu’importe. Crier pour éprouver la présence de son corps en soi, et dans les autres, la présence aux autres, à ce présent qu’on partage.

Dans les cris, il y autre chose : dans la bêtise du cri tous ensemble, il y a plus que soi qu’on projette. Et comme on relaie les cris, comme on s’arrache la gorge jusqu’à saigner.

Je les entends, là où je suis, dans l’enceinte nue qui ne ressemble plus à rien ; les touristes passent, photographient n’importe quoi, des pierres, des colonnes inutiles. La chose à voir, la seule, ce serait ces corps criant seulement un désir nu : qu’on les pousse à crier encore.

Sur le sol, le sang qui sèche, qui se transforme en poussière dans le silence venteux d’un lieu que personne ne verra plus maintenant que les corps en poussière aussi sont réduits de n’avoir à parler que de la poussière dans la bouche ; sur le sol, le sang qui sèche de n’être que du sang dans le vent qui les disperse.

arnaud maïsetti - 18 octobre 2010

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