le monde insaisissable
22 octobre 2010





Lamento della ninfa | a 4 voci (Claudio Monteverdi, ’Les Indes Galantes’)


dans cette vacance qu’a tout photographe sans pellicule qui voit soudain le monde insaisissable jusqu’à ce qu’il soit de nouveau armé,je sentais un deuxième temps,qui comptait tout.De même,aujourd’hui,ce rayon de soleil sur ta manche.Il faudra un an pour que ce rayon soit absolument identique,mais tu auras vieilli d’un an.Parabole photographique du temps irréversible.Dans l’amour,l’ardeur close,tout est compté,avec la précaution et la minutie de ceux qui savent leurs jours finis.

Que mes photos soient dans le quotidien ;notre œil tourné vers le futur antérieur de l’image consignée:nous avons été cela.

Alix Cléo-Roubaud (Journal) [7 avril 1980]


L’appareil photo me sert à voir : sans, ce qui passe devant moi m’échappe, la lumière ce soir et les ombres qui reculent sous les pas, l’eau qui s’éloigne.
Sans, comme ce soir — j’assiste à ce qui n’aura jamais plus lieu sans pouvoir jamais le retenir : lieu qui s’efface comme je le regarde : cruauté de ce soir : lieu qui s’efface puisque je le regarde.

Alors, cette photo, prise en 2006 — quand je venais souvent ici, faire le tour du propriétaire, des tuileries jusqu’au Sentier, passant par le Palais Royal derrière le théâtre de la Comédie, se perdre en haut de Montorgueil, rue des Jeûneurs inaccessible : ce soir, la statue de Henri Miller au pied de Saint-Eustache nous sert de cadran solaire. Mais l’heure passe devant le pas qui la précipite, c’est ainsi.

J’aurais traversé le jour comme une longue course, et de la semaine (durée, ai-je dit, depuis lundi : la semaine finira que ce jour n’aura pas été épuisé) : je me dis — si j’ai laissé ces pages depuis quelques jours, c’est comme pour l’appareil photo (il me sert de la même manière : éprouver plus densément les circulations vives du temps). Impossible de me situer, depuis lundi. Impossible de savoir de quelle côté des lignes je me trouve.

(Votre voix qui lit (sans voir aucun mot dans la myopie et le noir) : "peut-être la syntaxe est-elle née de la hantise de la mouvance" — tout autour, les ombres tremblées nous tiennent froid.)

Sans appareil photo, désarmé, démuni, — mais libéré aussi peut-être, et plus proche de ce qui nous fait rejoindre la ville ensemble — livré au dehors, on marche sur le trottoir comme sur la neige : laissant derrière nous la direction dans le froissement de traces, et offert devant nous à l’immense route dépliée dans le monde sans ornière, ni fin.

arnaud maïsetti - 22 octobre 2010

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