des cadavres en moi
2 novembre 2010




Where Gravity Is Dead (Laura Veirs, ’Year Of Meteors’ [2005])


A l’âge d’homme, j’ai vu s’élever et grandir sur le mur mitoyen de la vie et de la mort une échelle de plus en plus nue : le rêve. Ses barreaux, à partir d’un certain progrès, ne soutenaient plus les lisses épargnants du sommeil. Après la brouillonne vacance de la profondeur injectée dont les figures chaotiques servirent de champ à l’inquisition d’hommes bien doués mais incapables de toiser l’universalité du drame, voici que l’obscurité s’écarte et que VIVRE devient, sous la forme d’un âpre ascétisme allégorique, la conquête des pouvoirs extraordinaires dont nous nous sentons profusément traversés mais que nous n’exprimerons qu’incomplètement faute de loyauté, de discernement cruel et de persévérance. Compagnons pathétiques qui murmurez à peine, allez la lampe éteinte et rendez les bijoux. Un mystère nouveau chante dans vos os. Développez votre étrangeté légitime.

René Char, (Fureur et Mystère, XXII « Partage formel », in Seuls demeurent (1938-1944))


Des massacres, j’en suis plein — mais qui pour me juger ? Et des envies de fuir, quand tout est là, quand tout n’est pas assez là. Des cadavres en moi, des dizaines, chaque jour il m’en vient, des plus chargés de cadavres eux-même, cela ne fait pas de moi un monstre, ni un surhomme.

Des échelles que je me dresse pour sortir vivant du jour, j’en ai autant : et des longues, des interminables jusqu’au ciel, des qui ne voient jamais de sol au-dessus, qui s’appuient sur des ruines aussi fragiles et légères que — mettons — du papier : combien de grammes de papier faut-il pour supporter une échelle ? C’est un calcul qu’il m’arrive de faire, et de refaire. Je me passe de papier : il me reste l’échelle : je la pose contre des pages virtuelles. L’échelle, elle, n’en a que faire, elle monte. Elle ne m’attend pas.

Il y a quelque part, sans doute, un endroit où cela arrive : où les choses arrivent. Je n’y suis pas. Moi, je suis dans les massacres (pas les grands, les historiques, les fatals) : ceux qui mettent à mort les cellules mortes de mon visage, les ongles tombent, les cheveux. Les vies que je rêve pour des autres que moi qui portent mon visage, mes ongles et mes cheveux.

Dehors, le jour perd une heure. Encore. Personne pour la réclamer. Dehors, le jour s’en accommode avec la nuit, qui vient alors une heure plus tôt.

Des massacres, j’en suis plein — je vois mon corps tomber au milieu : je le vois comme n’importe quel autre corps. Et je me demande qui est celui qui le regarde, qui vient ensuite l’écrire ; je me demande — dans le rêve, la question brûlait, impossible de répondre — s’il faut monter ou descendre l’échelle.

arnaud maïsetti - 2 novembre 2010

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