ensemble, l’oubli
7 novembre 2010





Fade Together (Franz Ferdinand, ’You Could Have It So Much Better With Franz Ferdinand’ (2005))


C’était, au demeurant, l’excellente santé des vertus et des vices, le tranquille agissement des cervelles communément conformées, la réalité pratique des idées courantes, sans idéal de maladive dépravation, sans au-delà ; en somme, les découvertes des analystes s’arrêtaient aux spéculations mauvaises ou bonnes, classifiées par l’église ; c’était la simple investigation, l’ordinaire surveillance d’un botaniste qui suit de près le développement prévu, de floraisons normales plantées dans de la naturelle terre.

Joris-Karl Huysmans, À rebours (Chapitre XII)


L’heure indique sans doute l’endroit où je suis : mais à travers la pluie, et ma vue plus mauvaise que cette nuit, je vois sur l’horloge là-haut plusieurs aiguilles en mouvement — alors je ne suis pas vraiment ici. Je monte le volume de la musique dans mes oreilles, prends la photo sans viser et m’en vais, irai vérifier chez moi l’heure, et la pluie, et la position de la nuit.

Mais quand j’y repense — ce n’était pas la lumière sale, ni la pluie qui tout compte fait ne tombait plus qu’à peine, ni la musique qui rendait seulement plus palpable la froideur du premier automne : non, ce n’était rien de tout cela qui m’empêchait de voir l’heure là-haut, mais cette foule de jeunes gens cravatés, les filles talons haut ; plusieurs dizaines qui s’étaient donnés rendez-vous au pied de la basilique, près du square, pour sortir, après (si j’ai bien compris les bribes de conversation que je saisissais malgré moi) l’oral d’un examen particulièrement décisif — les parfums des jeunes filles rendaient l’air irrespirable, et leur rire.

Toute cette palpitation vaine des êtres, ce grand défoulement réglé comme faisant pratiquement partie de l’examen, les corps prêts, dans le petit soir, pour s’user à tout ce que la nuit compte de possibilités pour fuir le jour et l’oublier : enfin, la grande idée du siècle : on irait là où les corps se rassemblent pour partager un peu de cet oubli. L’alcool aide, mais ce n’est pas cela qui compte. Ce qui compte, c’est d’être ensemble, ensemble on n’a pas peur de l’avenir, il n’existe pas, il n’y a que du présent qu’on fait danser autour de soi, avec lequel on joue, comme un partenaire emprunté au soir juste pour ce soir.

Ils s’étaient retrouvés à l’heure dite, et à l’heure dite, ils étaient partis. Mais moi, j’étais loin, j’avais froid, la nuit commençait pour moi qui ne devrais pas l’oublier.

arnaud maïsetti - 7 novembre 2010

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