la forme des lettres change plus vite, hélas, que le cœur de la ville
22 novembre 2010





City Talks (Syd Matters)


Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
L’immense majesté de vos douleurs de veuve,
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel) ;

C. Baudelaire Le Cygne


Jusqu’à la fin, on lirait la ville sur elle, il suffirait de suivre du doigt ses parois pour s’y rendre, on irait de plus en plus auprès d’elle, comme dans l’Innommable, au point central de sa condition, il n’y aurait qu’un mot qui la dirait, la boucle bouclée sur elle-même la dirait et rendrait le silence légitime, enfin : au seul espace où le silence pourrait l’être, dira-t-elle.

Des mots, mais pas les mêmes, on lit : on voit bien les lettres, mais ce qu’elles disent est trop souvent recouvert par elles-mêmes, qu’est-ce qu’on peut lire ? Je corrige : on ne voit que la forme des lettres, jamais les lettres en elles-mêmes. La ville dira qu’elle n’a rien voulu dire, qu’elle dira ce qui se prononcera, parlera dans sa bouche, ivre du sang.

C’est près de la Rue Nollet que j’ai pris la photo à la ville : en face, la salle de concert et la file qui attend, le billet à la main. Sur le trottoir où je suis, la boutique est fermée : rideau de fer descendu couverts de graffs tracés vite, en plusieurs fois peut-être (il faut graffer en regardant constamment derrière son épaule que les flics ne vous voient pas : d’où la vitesse, l’approximation — nécessaire à la langue parlée sur les murs de la ville). Des graffs qui s’effacent les uns les autres à mesure qu’ils parlent, dialoguent, racontent leur histoire.

Jusqu’à la fin, on cherchera le sens de ces mots, on ne verra pas qu’ils nous mèneront à les lire, que le sens est précisément celui qui nous emmènera : l’endroit où précisément on ne saura pas les lire : on lèvera les yeux sur d’autres murs encore qui raconteront d’autres histoires, et ceci jusqu’à la fin jamais atteinte de la ville, tue.

arnaud maïsetti - 22 novembre 2010

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_Charles Baudelaire _écrire _Journal | contretemps _villes