Koltès | Pour une éthique de la minorité
7 décembre 2010



(photo : passant, hiver 2009)

Je serai demain à Avignon où se tient pendant trois jours le colloque "Théâtre des minorités"— j’essaierai à cette occasion de lire le travail de Koltès dans son exigence éthique, non pas dans la clôture d’une communauté (minoritaire), mais dans l’effort de chercher en chacun sa part minoritaire essentielle. "Et puis, au juste : le monde entier, ce sont des marginaux." (entretien, 1988)

(ci-dessous, le résumé de ma communication)


Si Koltès a parlé des marges et à partir des marges, écrivant dans les marges du monde, c’est que « au centre rien ne bouge plus », selon Heiner Müller — et que sans doute, pour une grande part, ce sont les marges qui tiennent les pages du cahier ensemble. Pour Koltès, la découverte de l’Afrique, à vingt-cinq ans, a été déterminante non seulement dans la formation de l’homme, mais aussi dans ses implications politiques et dramaturgiques : « il me semble que [les noirs] seront, inévitablement, présents, jusqu’à la fin, dans tout ce que j’écris. Me demander d’écrire une pièce, ou un roman, sans qu’il y en ait au moins un, même tout petit, même caché derrière un réverbère, ce serait comme de demander à un photographe de prendre une photo sans lumière. »

La présence du corps marginal, défini comme tel par le corps social dominant les pays occidentaux, est par conséquent toujours pour Koltès ce qui rend possible et visible la pièce. Nul entretien où Koltès ne s’explique pas sur ces présences qui donnent sens, au niveau esthétique et métaphysique, au niveau politique et poétique, à l’ensemble. Abad dans Quai Ouest pourrait figurer le paradigme de cette loi du théâtre dans lequel : « Abad n’est pas un personnage en négatif au milieu de la pièce, mais c’est la pièce qui est le négatif du Noir. »

Pourtant, la minorité n’est pas seulement une question ethnique dans le théâtre de Koltès : la question de l’espace (retranché, coupé, isolé), du temps (l’Histoire dérobée, arrachée, perdue), de l’action (la solitude, l’affrontement, le deal) sont animées par l’enjeu de la minorité, dont le sens terminal et sans cesse renouvelé au gré des pièces résiderait dans la recherche d’une éthique capable de renouer les solitudes, de décentrer les centres proclamés par la majorité, de reprendre possession de l’histoire et du réel. Si Koltès a abordé les marges et les minorités, ce n’est pas pour s’en faire porte-voix ou parler à leur place, mais c’est parce que, comme le disait Maria Casarès, il a perçu combien les confins du monde en devenait le centre.

arnaud maïsetti - 7 décembre 2010

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