anticipation #44 | Babels intérieures
1er janvier 2011




C’était atteindre un point intérieur qu’on avait cru impensable jusqu’alors et où tout serait révélé, comme un lieu mental où tout rejoindre : avec soi les autres et l’expérience du monde confondue avec sa pensée, l’intimité des choses conquise, comme l’extrême limite du possible au-delà de laquelle seule se tiendrait la folie. Mais la folie aussi était désirable. La folie surtout, maintenant que tout devenait intérieurement possible.

Les exercices qui se répandaient partout ne prenaient pas soin d’avertir des dangers ; personne ne savait réellement qui les avaient inventés, ils prenaient leur essor de toutes parts, se développaient, chacun leur apportait quelque chose et on les transmettait ainsi, sans précaution ; seulement, parce que l’un avait trouvé une clé supplémentaire, il la donnait à celui qui voulait. Chaque clé était différente, mais s’ajustait malgré tout. On n’était jamais allé aussi loin dans l’expédition de soi. Impossible dès lors de faire marche arrière.

Au juste, c’était chose normale. Ne demeurait à découvrir de la terre que des endroits extrêmes, quelques sommets, des terres infréquentables, le fond des océans. Mais globalement, on avait fait le tour des espaces possibles. Et plusieurs fois ; et en sens inverse. Les courses organisées n’avaient plus le parfum de la découverte, à peine celui de l’exploit. Le monde devenu découvert était maintenant aussi petit que rapide. Qui voulait vivre sans inconnu devant lui ?

Le crâne était une terra incognita aussi courue désormais que les horizons au temps des explorateurs. C’était à portée de main. L’avantage, c’était que chacun avait pour lui sa terre et ses armes. Que l’expérience n’était pas partageable. Que les trésors, on les garderait pour soi, et les peuplades trouvées, à convertir, à massacrer : tout cela pour soi, pour toujours.

Des exercices donc, il ne restait bientôt qu’une sorte de discipline lâche vite aidée par de puissants médicaments et par une volonté féroce répandue sur toutes les villes : une fièvre, une sorte de poussée de slogans pseudos-mystiques, des délires de persuasions collectives. En matière de conduite des foules, rien de plus efficace que la prophétie, forcément auto-réalisatrice, violemment performative. Si on le disait, c’est que c’était possible.

On entrait donc en soi, presque littéralement : on assistait à l’éclosion de ses pensées, on remontait de la surface enfances et secrets, on rendait objectif ce qu’on s’était efforcé d’enfouir pour sa propre sauvegarde. Les verrous que le corps et l’esprit avaient patiemment placés afin de protéger et le corps et l’esprit sautaient les uns après les autres. À l’euphorie puissante succédait une lame de fond violente qui laissait la pensée comme une sorte de grève après la marée basse : une surface lisse, sur laquelle on pouvait laisser des traces de pas neuf, mais aucune route visible, et tous les grains de sable égaux entre eux, semblables à tous.

Alors, ça ne suffisait plus. On voulait vider la mer maintenant. C’est là qu’on touchait la folie. Pas la folie des médecins, la folie des maladies aux remèdes et aux symptômes répertoriés, au diagnostic, au pronostic ciblé : non. Mais la folie dont la cause était soi-même, sans ressource ; la folie sans véritable raison autre que la découverte qu’on était soi, tout soi, seulement soi. Un oubli impossible.

On avait beau mettre en garde les suivants de la vacuité de l’entreprise, de son danger, ce qui avait poussé les premiers à y aller incitait largement : on ne croyait pas vraiment à cette folie tant qu’on y avait pas abordé. Une fois là, on pouvait se retourner, il n’y avait rien à faire.

Et puis, impossible à partager : chacun traîne avec soi ses propres réseaux incompréhensibles, ses lâchetés, ses arrangements plus ou moins avouables avec la réalité qui truquent le sentiment véritable des choses pour leur survivre. Quand le code est mis à nu, on a beau l’exposer et le tenir à distance, il demeure invisible pour les autres, et trop visible pour soi qui ne l’accepte plus. On était tous enfermé dans une Babel à soi, chacun sa langue interne, et nulle façon de s’entendre.

On allait d’une rue à l’autre, désœuvrés, sans perspectives d’aucune sorte : ni dans l’espace, ni dans le temps, l’histoire ne pouvait plus s’inventer. Ni dans l’esprit, ni dans les cœurs, on ne trouverait plus la trace d’un secret à déchiffrer. On irait pour toujours dans ces villes comme d’une pièce à une autre, cette petite maison sans étage, sans cave ni grenier, sans fenêtre ni dehors.


arnaud maïsetti - 1er janvier 2011

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