anticipation #46 | le rêve de nos pères
4 février 2011



Ce n’était pas là le rêve que nos pères avaient fait pour nous. Partout, les mêmes villes de géants étendues sur des pays entiers, des guerres interminables, sans soldat, sans cause, sans mort visible. Des vainqueurs sans victoire, et des vaincus sans sépulture. Des dates qui ne servaient que pour des commémorations. Des chiffres qui établissaient des comptes, mais les colonnes des profits et des pertes changeaient sans cesse. Les livres, eux, n’apparaissaient dans aucune colonne. Non, ce n’était pas cela, le rêve fabriqué pour nous.

Sur toutes choses, traces de poussière et de cendres, sur chaque corps la marque sur le front, dans les mains la torsion qu’imprime l’asservissement aux conquêtes les moins difficiles, et sous le crâne, cette tonsure symbolique de la résignation, que par superstition ou vanité, nous nommions fatalité.

Le rêve de nos pères emporté ne laissait dans sa disparition pas même un sillage auprès duquel pleurer froidement, dans la colère. Le rêve, qui parmi nous aurait été capable de le formuler autrement que dans des images vaguement mystiques ? Qui pour seulement raconter les formes qu’il avait pris et qui avaient de beaucoup guidé la construction de tout ce pour quoi on existait ? On était là les mains vides, la terre entièrement découverte, et les étoiles. Qu’en faire ? La boussole indiquait des directions, toutes prises. La conscience disait les erreurs, toutes commises. Le coeur avançait des rages, toutes bues, dejà, par d’autres, tant d’autres, tous les autres avant nous.

Pour seul héritage, l’avenir déjà foulé, le passé toujours devant nous mais muet, l’impossibilité d’être au présent. La dette qu’il nous fallait régler valait moins qu’une heure de travail, et ensuite : les monnaies prenaient de la valeur toutes seules, sous nos yeux qui les regardaient faire, sans oser les toucher de peur de faire écrouler tout l’édifice. Parfois par maladresse, par envie, ou simplement par ennui, on touchait malgré tout ; l’édifice s’écroulait.

Dans les premiers moments, on regardait les ruines tomber sur d’autres ruines et on commentait le spectacle. Ensuite, on ramassait les gravats et on rebâtissait à l’identique. Le rêve s’effaçait au rythme des restaurations.

Du ciel ne restait que quelques pans vides et inutiles — le reste avait été vendu aux plus offrants, aux mieux disants plutôt : c’était là un investissement sûr. Dans nos mémoires, on entendait nos pères nous dire qu’ils avaient prévu pour le ciel une autre manière de l’occuper, une autre destination — mais si on voulait écouter davantage, ce n’était plus qu’une langue ancienne faite de mots si usés qu’ils s’effritaient quand on les portait à nos oreilles, pareille aux langues mortes qui ne servent plus que pour des proverbes sans signification.

Et par dessus tout, la longue suite de nos vies n’étaient plus que des années enchainées aux années, et personne pour y prendre part, personne bientôt pour en compter le nombre, rien qui ne se produisait pour rendre possible un bilan, désirable une histoire.

On avançait dans le rêve de nos pères comme marche droit un somnambule. Sûr qu’en se réveillant, ce ne serait que pour tomber. Alors, on avançait, sans un regard pour le vide au-dessous, au-dessus, les yeux bien fermés dans l’espoir qu’autre chose vienne le remplacer. Ce n’était que du noir sur du noir. On finirait peut-être par prendre cela pour notre propre rêve, un jour. Ce jour, on le destinait sans le dire à nos fils qui n’étaient pas encore nés.


arnaud maïsetti - 4 février 2011

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