anyone
14 février 2011




Anyone and Everyone (Lhasa De Sela, ’Lhasa’, 2009)



Kafka nous parle d’un vieux marchand qui ne se soulevait plus qu’en rassemblant toutes ses forces. C’est la nuit. « Diable, crie-t-il, sauve-moi de l’environnement des ténèbres. » On frappe sourdement à la porte. « Vous, tout le dehors, entrez, entrez ! »

L’écrivain d’aujourd’hui, ce vieux marchand sans forces, jadis l’homme des échanges et du commerce heureux, est celui qui, pour se délivrer de la nuit, ne peut en appeler qu’à la nuit. Chose merveilleuse, voici qu’en effet le dehors, à son appel, s’ébranle, et joyeusement, dans l’innocence et la jubilation de la détresse, l’écrivain fait un dernier effort pour ouvrir toute grande la littérature à cet ébranlement de l’immense dehors. Qu’en résulte-t-il pour lui et pour elle, qu’arrive-t-il ensuite au vieux marchand ? C’est ce que le récit, interrompu, ne dit pas, à moins qu’il ne s’interrompe pour le dire.

Maurice Blanchot (Où va la littérature ?, in La Condition critique)


Juste un effacement, quelque chose qui s’en va, s’éloigne quand on veut s’en emparer — ce n’est pas le rêve au matin, ni la réalité quand le sommeil l’emporte et la nuit, ce n’est pas non plus son corps, offert et nu au désir, retourné dans son désir déjà bu, déjà consommé, délité, ni le pouvoir qu’on voit passer loin devant, sur tourelle d’argent pivotante d’un char, voiture rapide, armes aux poings : non. Mais seulement un mot quand le métro ferme les portes, un seul mot qui s’éloigne.

On ne braquerait jamais l’appareil photo moins lentement : mais rien à faire, ce n’est que la vitesse qu’on prend et jamais l’image de la vie immobilisée dans sa diction juste. Ce qui me reste entre les mains, sur l’écran de l’appareil, c’est la trace de doigts sur le tableau effaçant d’une secousse le mot trop vite posée, ou est-ce plutôt le geste, ou l’effacement ? En tout cas, ce n’est jamais ni le mot, ni ce qu’il dit.

Ou alors : peut-être que dans le mouvement, j’aurais saisi la manière dont il s’est dit, quand quelqu’un ici l’a écrit : et le regard dans le dos, dans la peur qu’on le voit écrire sur le mur, les tôles de chantiers (réaction incompréhensible : y-a-t-il mot plus inoffensif que celui-ci ? Y-a-t-il cependant mot pour lequel on aurait davantage peur ?). Écrit si rapidement qu’à chaque fois que quelqu’un voudrait le prendre en photo, il ne prendrait que cette sorte de mouvement rapide qui l’efface en le produisant, qui l’épuise en le disant, emportant avec lui un fantôme de mot et sa prononciation évanouie.

Du mot, que dire de plus que son évidence même, dans l’absence qu’il désigne au lieu même de son énonciation ? Une signature, comme une main négative trace la présence au signe de sa disparition.

Les révolutions qui là haut, au-dessus des parois du métro, battent la mesure de l’histoire comme sur la coque du bateau l’immobilité de l’eau toujours balancée, ne rien en dire qui puisse les interrompre quand leur en allée tient ainsi de l’effacement autant que de la signature tremblé sur le bougé du réel.

Car peut-être que je rêve l’histoire signée de ce nom même, celui qui endosse l’anonymat de tous pour les nommer, celui qui produit le verbe en-deçà de toute singularité, celui qui, prenant le contre-pied de la littérature, dresse sur le mur son nom de personne qui défigure celui qui porte sur lui son regard, l’obligeant à devenir pour un temps, le temps de l’effacement, celui qui le produit, et l’efface.


arnaud maïsetti - 14 février 2011

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