il n’est pas bien organisé le temps
18 février 2011




Codex (Radiohead, ’The King of Limbs’, 2011)


David Christoffel — Le temps ?

Christophe Tarkos — Le temps ? Il n’est pas bien organisé le temps, il est même désorganisé ; alors, d’un côté, on va voir très lentement nos cheveux qui blanchissent et nos dents qui noircissent, mais, à part ce mouvement qui est très lent, le temps lui-même est de façon flagrante désorganisé, c’est-à-dire qu’il n’avance pas d’un seul côté mais on peut voir qu’il nous prend de revers, il nous prend de travers, il traverse, il part dans un sens et puis dans l’autre, il a plusieurs sortes de montées et de descente, il y a plusieurs directions à la fois et on le re-recontre souvent, le temps.

C. Tarkos (Entretiens avec David Christoffel, in Écrits Poétiques (posth.)


Dans le paysage qui s’effondre autour de moi au passage du train, pensées qui me viennent, que je fixe via twitter, et m’échappe immédiatement.

17h03
Apres deux semaines à traverser de tous côtés la ville, dormir quatre heures par nuit et sans écrire, s’en va rejoindre un peu de silence.

17h09
Dans le train, en profiter pour dresser liste projets à faire. Paris appelle à l’écrire, mais impossible d’écrire dans Paris. Pourquoi ?

17h11
Peut-être que c’est à cause des visages, leur nombre dans les métros - impossible de s’en souvenir, ils sont toujours là - peut-être.

17h13
Mais dans la ville où je vais, les visages, je ne les croise pas. Alors, on peut les écrire ? Ce sera dix jours. Ensuite, je reviendrai, oui

17h16
Dans dix jours, de nouveau faire provision de visages. Mouvement étrange. Ce qui se dépose, ce qui appelle - et toutes ces fatigues vives.

17h19
Les gares qu’on franchit, qu’elle porte nom de Poitiers, Ruffec, ou Angoulême, autant d’étapes qu’on franchit intérieurement pour rejoindre.

17h22
Tu dis que c’est parce que l’écriture ne conduit pas quelque part, alors que Paris, si. Je ne sais pas. D’écrire conduit aussi vers Paris.

17h25
Quand on se déplace plus vite que le soleil qui tombe, c’est là que je sais que je suis dans un train qui s’enfonce (2 fois par semaine)

17h26
C’est qu’écrire a toujours autre but que lui même, mais intensifier visages croisés, à croiser, rêve de croisements aux visages détournés.

17h28
Et si cela doit se faire dans le silence, ce n’est pas dans le calme non plus, au contraire, froissements, effrois, des continents de soi.

17h33
Injonction de délirer le monde - tu dis ça, mais ensuite, tes doigts courent seuls dans le vent, il fait froid, et alors ? Noir sur cela.

17h39
Ce n’est pas la ville, le besoin, c’est ce qui la peuple. Ces champs de force qui nous font atteindre des territoires neufs de chairs vives.

Dix jours à Paris et j’aurai délaissé d’autant ou presque mes carnets — dans le flux de ces rues, je ne sais plus où me situer dans la langue ; comme besoin de m’en détourner pour mieux les saisir ?

Non. C’est autre chose. Je ne sais pas.

Ce n’est pas la ville le besoin, c’est ce qui la peuple — j’ai noté cela à toute vitesse, le train laissait Angoulême sur sa gauche, il s’arrêtera à peine à Bordeaux au milieu d’une phrase pour m’éjecter. Ce n’est pas la ville : c’est tout ce qui m’y conduit dans le sens déréglé du temps que je ne saurai jamais, définitivement, apprivoiser, m’en faire pour un peu maître et possesseur.

Ce matin, j’ai noté ça, encore :

Balayer, fermer, partir — mais à l’envers.

Manière de dire : aménager le temps à l’envers de ces dix jours, se trouver de nouveau loin des énergies à vif de la grande ville et l’habiter en retour de tout ce que je n’ai pas su voir et habiter là-bas ?

Manière de dire : recommencer à revenir, à apprendre à parler : à désorganiser le temps à l’envers de lui. Ne plus se laisser traverser, mais à mon tour, se mettre en travers. Projet pour mes prochains siècles.


arnaud maïsetti - 18 février 2011

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