fenêtre oubliée
19 février 2011




Foreign Window (Bob Dylan & Van Morrison [Live in Athens])


C’est dans une maison qu’on est seul. Et pas au-dehors d’elle mais au-dedans d’elle.

Marguerite Duras (Écrire, 1993)


Dehors cette fenêtre seule, non pas seule vraiment — dehors, cette fenêtre au milieu des centaines parmi l’immeuble dressé devant moi chaque jour que je suis à cette table pour lire, travailler, écrire.

Le jour, on ne les voit pas, les fenêtres — le jour fait écran, les rend semblables au dehors, l’immeuble confondu avec lui-même, c’est un ensemble qu’on voit de l’extérieur comme sa propre vie passée, déroulée sans à coup, toute entière là si bien qu’on ne les voit plus, la vie, l’immeuble et ses fenêtres.

Alors on lit, on travaille, on écrit ; c’est tout un.

Mais dehors, ce soir, cette fenêtre soudain seule dans le noir qui l’entoure, cette fenêtre allumée seule, surgie dans tout ce noir révélé par sa lumière intérieure : et le roman qu’on pourrait faire si on en avait l’imagination, la force, l’audace, si on se permettait de s’abaisser à la vulgarité du roman, gratuit ou arbitraire — quelqu’un en sortant aura oublié d’éteindre, et tout le week-end la fenêtre allumée (demain soir, même pas besoin de vérifier, elle sera là), ou quelqu’un aura fait du zèle et travaillera toute la nuit ce samedi, pour un dossier en retard ou pour prendre de l’avance sur le retard qui viendra inéluctablement (demain soir, si la fenêtre aura disparu, noire dans le noir autour d’elle, je le saurai).

De l’intérieur, on voit peu de choses : l’angle d’une étagère, un morceau d’horloge, une porte ouverte au fond sur un couloir qui conduit à d’autres bureaux semblables dans leur simplicité sans doute, dans leur laideur et leur efficacité. Je réalise alors que là, où je suis, parti pris de cette chose carrée qui découpe dans cette nuit un oubli ou un mensonge, je suis dévisagé.

Car de dehors on verrait ma chambre, oui, la même chose : un rectangle de lumière, des livres posés sur un bureau, une tête penchée qui reste muette au-dessus du jour traversé de l’écran de l’ordinateur, au-dessus de mains qui écriraient la lumière coulée de la fenêtre là-haut sans savoir ce qu’elle contient du geste qui l’écrit aussi, en retour, jusqu’à extinction des feux.


arnaud maïsetti - 19 février 2011

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