Ce qu’au théâtre on nomme lumières noires
23 mars 2011



Soft Black Stars (Antony & The Johnsons, ’I Fell in Love With a Dead Boy (EP), 2001)


Tout dans le décor me rappelle l’écriture, et tout dans l’équilibre me permet de croire — au cœur le plus dense de la mort — à une pérennité de la lumière.

n.


La lumière, on ne la voit que si des corps lui font écran : là seulement pourront naître des ombres qui laisseront voir autour d’eux de la lumière découpée dans les formes qui fabriqueront, pour nous qui sauront les voir, des gestes et leurs désirs. C’est ce que j’ai voulu te dire, sortant rapidement du métro, et que je n’ai pas su formuler. On sort toujours trop rapidement du métro, et tu étais déjà loin.

Je recommence : dans la lumière, on ne voit que de la lumière. Rien d’autre. C’est-à-dire qu’on ne voit rien. Dans l’écriture, on ne verrait qu’elle aussi. Tu vois ? Ce qu’il faut, c’est trouver des corps entre, des corps qui pourront la faire parler, lui faire dire autre chose qu’elle seulement.

Du feu de l’Élysée Montmartre, on n’a rien vu que sa fumée — et le jour qui grandissait au-dessus du Sacré-Cœur abject allongeait des ombres qui ne nous appartenaient pas : pardon pour le dégoût des foules, mais ces foules me font fuir. Le feu continuait en bas sans bruit, les cendres s’amoncelaient sans doute ; autour, tous prenaient en photo la beauté de toute cette fin, mais ils en fabriquaient l’archive quand nous cherchions sa présence.

En haut des marches, une jeune fille me demande de me reculer pour prendre en photo le décor autour. Ainsi, on exige de ceux qui marchent dans la ville, de ceux qui font de la ville un usage et non un objet, de s’effacer pour que le monde soit le même sur les photographies que celui qui s’affiche sur les guides touristiques ? Mais les photographies qu’ils obtiennent viendront fatalement se confondre avec ces guides, de la lumière sur de la lumière, gris sur gris : fatalement une figure de la vie sera devenue vieille, on ne peut pas la rajeunir avec du gris sur gris, mais on peut seulement la connaître. Et c’est la ville qui s’effacera : ils n’auront entre leurs mains que leur souvenir : il remplacera celui qu’ils auront vécu. À trop chercher à reconnaitre ce qu’on a déjà vu, on ne voit jamais ce devant quoi l’on se tient : qui est simplement l’émergence de ce qu’on ignore — voilà écrire. Voilà la ville aussi, comme on la marche.

Mais nous, au contraire, nous qui croyons (encore) en la pérennité de la lumière, en crachant dans la nuit, on pourra voir comme une sorte de voie lactée qui indiquera des fausses directions — qu’on suivra, en fermant les yeux. Parce que c’est affaire de croyance et d’arrogance, écrire dans la certitude que la ville se produit au-devant de nous, que le désir aussi, que le monde se fait et vient se défaire en image de l’écriture, toujours et en tout lieu, pourvu que ce lieu soit celui de la langue qui nomme, qui raconte et qui tue.

Ecrire, ce ne sera pas autre chose que d’essayer de vivre ce qui manque dans la vie et de l’inventer. Cela prend la forme des routes, des crachats, des lumières noires : ce qu’au théâtre on nomme lumières noires, c’est ce qui projettent une nuit haute pour qu’on puisse la voir, elle, et dans les plis qui m’enveloppent en elle, les comédiens qui la jouent et l’habitent : voir les étoffes prolonger leur épaisseur de voile blanche rendue phosphorescente dans le noir.

Ecrire, ça voudra dire : non plus savoir, mais y croire comme en notre propre vie, davantage même parce que la vie s’y contient, se porte en ombre de géant sur les parois des façades, ombre de géant qui fumerait sa cigarette de spectre de part et d’autre du noir de la nuit et du noir de ce jour produit sur scène — dans cette noirceur là, on avancerait en se tenant la main, sûrs qu’on pourrait tomber dans le vide que lance sous nos pas le trottoir des rues, et mourir — mais continuer la noirceur de cette lumière, et cracher toutes ces vies qui, elles, ne nous auront pas assez vécus.


arnaud maïsetti - 23 mars 2011

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