Savenay | un récit, presque
29 mars 2011



images de La Presqu’île de Julien Gracq


« Il lui sembla que le creux qui se faisait en lui pour la joie ne se remplissait pas : il ne restait qu’un sentiment de sécurité neutre et un peu abstraite, qui était sans doute le bonheur de retrouver Irmgard. Il essaya de se pencher par dessus la barrière en s’accoudant plus haut ; il sentait son genoux heurter les croisillons de métal. « Comment la rejoindre ? » pensait-il, désorienté. »

De Lorient à Nantes, courte étape avant le retour à Bordeaux, vendredi dernier, le train devra s’arrêter une douzaine de fois — au premier arrêt, on lève la tête ; au deuxième on sursaute, dérangé au milieu d’une phrase ; au troisième on n’écoute pas ; au quatrième déjà, on n’entend plus. Et puis, par hasard, par erreur, et pour d’autres raisons plus profondes ou plus arbitraires, on se redresse à un énième arrêt, une gare qu’on dirait abandonnée où personne ne monte ni ne descend, ou personne ne montera ni ne descendra jamais — le mot sur le panneau qui dit : Savenay ; le train repart.

« Cinq heures vingt. Comme les chevaux qui se rameutent et piétinent derrière la starting-gate : tout se rassemble dans l’imminence derrière la corde tendue qui va se rompre ; une barre se forme dans la gorge qui ne cédera plus. Plus rien qu’une poussée dévorée : marche – marche ! »

« un avenir clair et lisible qui pourtant restait battant, une ligne de vie toute pure et encore non frayée… »

Il y a des mots insensés qui ouvrent le corps comme des formules magiques l’imaginaire fracturé où viennent percer quelques images pour toujours, la possibilité de raconter, de rendre possible la narration du monde. Brévenay est une part de ce nom. L’autre, Savenay. Brévenay est Savenay, sa part de fiction, seule prononcée. Et dehors ? Dehors la gare est loin, il y a le pays qui prend de la vitesse, qui s’efface — comment le rejoindre ?

« Les lumières dans les rues avait changé, presque aussi rapidement que sous le jeu d’orgues d’un théâtre. ».

« Le soir était si uni, si recueilli , si tranquille , qu’on eût dit qu’il excluait de toute sa plénitude le coup de gong énorme si proche maintenant qui allait fracasser ce calme : l’arrivée d’Irmgard. »

La lecture de La Presqu’île de Julien Gracq — pourquoi à mes yeux si forte, essentielle. Dans le train, je voudrais me rappeler les phrases par cœur, j’y parviens difficilement : mais je sais leur rythme, et je connais les images, je les possède rien qu’à fermer les yeux habituellement ; là, les images prennent la forme du réel qui s’allonge.

« La campagne devenait un théâtre où un doigt de feu, délicatement venait toucher et allumer la touffe de gui d’un pommier isolé dans sa pâture, l’ardoise mouillée d’une gentilhommière au creux de sa chênaie : tout devenait embuscade, apparition, flamboiement aussitôt éteint qu’allumé. Mais déjà, au bord de la route, passaient çà et là des mares songeuses, endormies entre leurs lentilles d’eau, où la nuit tapie attendait l’heure de monter et de s’élargir. « Il faudrait que cette heure ne finisse jamais se dit [Simon], […] parce qu’elle celle-ci et nulle autre et surtout parce qu’elle vient avant. ».

« Toute sa course de l’après midi avait penché vers cette route perdue où la voiture accélérait brutalement et prenait le dernier relais : que ce fut par le train ou en voiture, jamais il n’était arrivé à la mer autrement que comme un cycliste dévale une côte, le cœur battant du sentiment de l’espace qui se creuse, de tous les freins lâchés, de ce vent soudain dans les oreilles si impatient, si pur, qu’il semble n’être né nulle part. »

Dans La Presqu’île, l’homme attend Irmgard à la gare de Brévenay : elle n’est pas là au train du matin. Peut-être viendra-t-elle au second train, dans l’après-midi ? En attendant, rien d’autre à faire que le tour de la presqu’île de Guérande. Et le récit, anfractuosité de temps dans l’attente et le désir, celui qu’on tue, celui qu’on accomplit dans le parcours de la terre, le temps traversé sur quelques pages à vitesse du soleil levé et tombé sur le sol pour former nos ombres. Les précipices intimes en lesquelles se lire, et s’inventer. Narration réduite à son extrême densité de force et d’expansion, sans intrigue autre que la phrase qui avance, le désir qui fabrique pour lui-même la langue qui le dira.

« Il ne faudrait qu’attendre, pensa-t-il encore. Seulement attendre. Mais il y a quelque chose de défendu à attendre cela. (…) Le monde ne parle pas, songea-t-il, mais, à certaine minutes, on dirait qu’une vague se soulève du dedans et vient battre tout près, éperdu, amoureuse, conter sa transparence, comme l’âme monte quelquefois au bord des lèvres. »

« Il sentait contre son poignet le trottinement de l’aiguille qui mangeait les secondes une à une. Il en percevait derrière le bonheur de la minute, la piqûre aigue. Si lentement ?... Si vite ? Qui peut le dire ? Tout est mêlé, tout est ensemble, dans cette fuite acharnée. Mais déjà une porte bat derrière la porte : quelqu’un va venir. ».

La Gare de Brévenay ne figure sur aucune carte — mais on reconnaît facilement (disent ceux qui connaissent ce pays) celle de Savenay. Mais pour moi, Savenay, Brévenay, c’était même suite de lettres sur une page qui nomme deux sortes de fiction : l’une, qu’on publie sur papier bible, et qui nomme le récit ; l’autre, qu’on trouve sur les cartes qu’on étale sur le capot de la voiture, et qui nomme le réel. De part et d’autre, une sorte de livre, de la croyance en laquelle on placerait la vie, qu’elle soit éprouvée ou vécue — et peu importe pour moi qui m’y livre, sauvage.

« Le monde sans craquement et sans écho, comme s’il eût été tapissé de neige […] un monde non pas mort, non pas même sommeillant, mais secoué, ressuyé de l’homme, balayant ses traces, étouffant ses bruits. »

« Ce silence, il ne le percevait pas, mais quand il roulait seul en voiture – si intensément il vivait à l’écoute du paysage -, pareil à un sourd qui lit sur les lèvres, il l’épelait distinctement dans la grisaille immobile des nuages, dans l’herbe des bas-côtés et les branchettes figées qui faisaient la haie, étrangères, au long du petit cyclone assourdi. La campagne se tournait tout entière vers le voile opaque, la nouvelle lente qui coulissait sur elle, respirant déjà immobile l’odeur de la pluie. ».

Là, devant moi, je pourrais le toucher : le mot de Savenay ; je pourrais le toucher s’il n’y avait pas la vitre du train : et la vitre du train est la surface sur laquelle se pose ce mot. C’est un autre livre, une autre forme de papier, sans odeur, plus froid, sur laquelle se pose ma buée. Quand je prends la photo, ce papier boit l’image de l’appareil qui essaie de voir et d’enregistrer ce qu’il y a derrière. Oui — comment rejoindre ?

« Le retard va commencer »

Cette douleur de la fiction — ce n’est pas pèlerinage, ce n’est pas documenter le récit : c’est : manière de se retrouver sur une page, de localiser les forces vives de l’imaginaire quand il devient le récit : « c’est le tissu de la page qui m’intéresse plutôt qu’une histoire. » Tissu froissé. Que reste-t-il du récit en regard du monde : et l’inverse : qu’est-ce qui demeure du réel après le récit ? Pas grande chose : que cette gare absolument seule sur terre, sans personne pour s’y rendre, sans personne qui attendra personne, plus jamais. Et pourtant. « Le récit est un refus de hasard pur, la poésie négation de tout vouloir-écrire défini et prémédité. » Oui, la gare de Savenay est une épave, quelque chose d’échoué là, pour toujours. Dedans, on imagine la standardisation des espaces. La campagne est là même partout. La mer est loin. Il ne reste plus rien du monde que son souvenir dont on n’aurait perdu l’image. Il pourrait porter le nom d’Irmgard, et quand on le regarde, oui, il le porte, avant de l’enfouir.

« Le monde toujours, le monde toujours panique – toujours alerté, alertant – le monde comme quelqu’un derrière la fenêtre qui vous tourne le dos, qui regarde ailleurs, et dont on voit seulement la nuque obsédante qui, par instant bouge. »

J’ai déjà parlé de ce récit— peut-être est-ce le texte que j’ai le plus lu. Quand je le parcours désormais, la phrase vient au-devant de moi ; je veux dire : la phrase suivante s’avance avant celle que je lis, et se superpose, la recouvre un peu, son ombre s’agrandit, sorte de grand corps aux spectres nombreux. J’ai déjà parlé de ce récit : quand je le trouve devant moi, il a pris la place de tout le dehors : je ne dis rien, je prends des photos, le Marais Gâs est peut-être là, et Guérande plus loin — et le bruit des vagues, et le désir d’attendre : le prénom d’Irmgard, la folie dense d’un récit qui saurait rendre possible tous les autres. Plus loin, c’est Nantes, et d’autres arrêts, Bordeaux tout au bout des rails, la ville, sans phrases, que j’habite.


arnaud maïsetti - 29 mars 2011

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