aujourd’hui neuf avril (naître par le monde)
9 avril 2011




Death to birth (Pagoda, ’Last Days (BO)’, 2005)


Quelques jours après les funérailles de ma mère, mon aïeul me prit à part et déclara :

— Alexis, mon garçon, tu n’es pas une médaille que je puisse porter à mon cou, il est inadmissible que tu restes ainsi à vivre à mes crochets ; va-t’en plutôt par le monde…

Et je m’en allai par le monde.

Maxime Gorki, Enfance


De quoi naît-on — et combien de fois ? Autant de morts à chaque fois qu’on ne cessera pas de porter pour aller, par le monde, en soi..

La question, ce serait : oui, naître, par où (maintenant), où (maintenant) — trouver à chaque visage (non, il n’y en a pas tant, ces visages qui font naître : quand il en vient un, c’est un miracle : mais si moi je crois aux miracles, ce n’est pas pour cela qu’il en vient plus souvent : c’est pour cela que lorsqu’ils arrivent, je suis prêt, sous Samothrace endormi, pour les recevoir.), à chaque coin de rue (les coins de rue sont plus nombreux, mais peuplés par ceux qui ne meurent jamais assez pour donner la vie : je passe.), à chaque fois où naître vaut la peine : et la peine est grande — mon désir le domine d’une tête.

Coin de terre : cimetière Montmartre — il y a deux ou trois jours. Cimetière où je vais souvent parce que si proche de la Place Clichy, on lit les livres avec plus d’attention, de lenteur. Je n’y vais pas pour les tombes, mais pour la durée du temps qui se densifie, la terre qui m’en sépare. Mais il y a quelques jours, je marche entre elles au hasard, parce que j’entends des hommes travailler dans les allées : ils creusent un trou. Je ne comprends pas la langue qu’ils parlent (du portugais ?), mais j’entends qu’ils plaisantent, entre eux ; je trouve cela beau, juste. Ils ont posé leurs outils sur les tombes à côté, mais avec douceur, un si lente précaution. Comme les sages femmes : gestes mécaniques réalisés avec attention, accomplis dans l’absolu délicatesse de la vie, de la mort. Le trou avance bien. On s’arrête dix minutes pour manger. On se rit de l’un d’entre eux surtout qui ne prend pas la peine de se défendre, mord dans le pain avec un sourire à peine gêné.

Je passe — et mes yeux se posent sur le nom de Louis Jouvet. Un panneau demande au passant de ne pas déposer de fleurs sur le marbre : on demande de respecter la volonté de la famille, de laisser en l’état le lierre rampant, sa signification symbolique. Quand deux touristes viendront me demander l’endroit : j’indiquerai vaguement, par là, au milieu des pierres.

Plus loin, cette autre tombe : il est écrit À nous trois. Ce nous me bouleverse davantage que ce trois. Je suis devant, parmi eux : ce Nous me dévisage (et ce À ?). Je suis, adressé, une part de ce Nous, un peu : mais lequel des trois ? Il n’y a pas de nom.

Et puis, en face, tu diras seulement "Oh" (ou n’est ce pas "Ô" ?) pour désigner cette autre tombe que je ne cherchais pas (mais je savais qu’elle était ici, sans doute, oui ; par là ; vaguement, au milieu des pierres). Un marbre gris, mangé par un peu de temps, trop de temps sans doute, mais pas assez cependant pour absorber le nom — seul au milieu de la pierre trop grande. Bernard-Marie Koltès. Est-ce qu’il y a les dates. Je ne reste pas longtemps, m’éloigne.

Non, il n’y est pas, . Occuper de la terre — non, il s’y refusait : qu’on brûle tout ça, avait-il dit, dans un sourire. Il n’y a rien qu’un peu de pierre et de la terre en dessous, les types plus loin ont fini de la creuser. Le trou est là, pour le soir accueillir quelqu’un, quelqu’un d’autre.

Tu me reprocheras de parler doucement dans cet endroit — ce n’était pas un reproche, seulement voilà : je parle doucement, dans cet endroit. Si les bibliothèques me terrifient, c’est à cause d’un silence faux, caché, recouvert, bruissant. Ici, le silence est là simplement, évidemment, on s’y mêle sans le briser. On est parmi le vague des pierres. Je parle seulement cela.

Il n’y est pas, non — j’ai dit, et je suis vite parti.

Aujourd’hui, neuf avril, c’est jour de naissance — naître est, comme mourir, un verbe transitif : l’histoire qui nous occupe, c’est trouver : à quoi mourir, pour : de quoi naître. Aujourd’hui neuf avril, c’est un beau jour pour relire Enfance de Gorki, et tout ce qui est né depuis cette mort.


arnaud maïsetti - 9 avril 2011

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