anticipation #48 | rejoindre (le pont)
14 avril 2011



C’était rejoindre qu’il fallait, rejoindre coûte que coûte — peu importait le reste : le reste, on le laissait dans le vide qu’on enjambait, sans un regard. Rejoindre, il ne fallait pas davantage que ce mot. Quel pays, quelle terre de quel lointain ? Rejoindre suffisait ; on ne demandait rien de plus.

De grands mouvements soudain sur tout le continent : c’étaient quelques voitures d’abord, puis des centaines. On s’était passé le mot si vite — et le mot, c’était seulement : rejoindre, on part rejoindre.

Ici devenait trop compliqué, trop sûr, trop envisagé depuis des siècles. Ici, c’était là où l’on naissait — cela n’en faisait pas une raison suffisante pour y mourir aussi. Ici, il fallait se rendre à l’évidence : ça ne fonctionnait pas. Ce monde dans son organisation complète n’y parvenait pas. On avait cessé de blâmer quiconque. Et puis, on était soi-même en partie responsable. Mieux valait partir.

Un grand pont comme on en voit parfois dans les images, quand l’image ne parvient pas à faire voir le pont dans son entier, du début jusqu’à la fin — un pont assez haut pour qu’en se penchant on n’y voit pas la terre en bas. Un pont face au soleil, où que le soleil se trouve, de sorte qu’impossible de le voir longtemps, le pont : c’est ainsi — ce pont s’était dressé sur un bout de terre qu’on avait négligé comme s’il avait été là depuis toujours. Il était là depuis toujours, avait-on fini par se persuader. Sinon, quelle logique ?

Il fallait que l’histoire arrive à ce terme précisément pour que le pont se laisse voir : et maintenant, on ne voyait que lui, c’était fatal. Le pont emmenait : où ? — peu importe. On n’allait pas là pour revenir et témoigner. On n’avait plus cet orgueil. Les montagnes, on les avait gravis pour redescendre et dire : la hauteur. Et alors ? On avait bien compris ensuite les conséquences stériles de cela — et on avait retenu la leçon. Cette fois, non, le pont emmenait, et voilà tout.

Rejoindre donc, et c’étaient des files entières de voitures maintenant, presque vides de bagage — là-bas, sûr qu’on trouverait bien de quoi. Ne pas y penser : penser seulement : rejoindre, et ce qu’on devait rejoindre arrivera bien assez tôt pour y penser.

Personne ne s’opposait au mouvement — le pont était là, pour quoi d’autre ?

Rejoindre, parce qu’ici on ne le pouvait pas. On était toujours même endroit même place, même siècle déroulé jusqu’à nous pour qu’on le recueille et le transmette identique : oui, à quoi bon ? Ici avait été conquis, apprivoisé, peuplé, à peine agrandi. Il restait le ciel mais le ciel était vide, on le voyait d’ici. Là-bas, on ne voyait pas ce qui s’élargissait. On y allait, c’était rejoindre.

Qu’on imagine cela comme une fête sans joie, non une tâche, mais simplement la suite logique des choses accomplie avec gravité par ceux qui étaient appelés : seulement, on l’était tous, appelés. Restaient les quelques uns désireux d’une autre tâche, celle de continuer le monde ici, mais rien ne continuait que l’histoire semblable et les terres identiques. Quand ils l’auraient compris, ils finiraient par rejoindre le mouvement, eux aussi.

Ce qu’on rejoignait, c’était évidemment une part de nous qui attendait là-bas que le temps recommence, dans le désir sauvage des terres nues, des canibalismes sans mot de la langue, cet état de rêve qu’on trouve au sommeil quand il disparaît et qu’on ne sait plus. Une part de nous attendait là-bas que s’accomplisse quelque chose comme une origine éprouvée après la fin de tout, chose entière du monde.

Alors rejoindre, c’était : là, de l’autre côté du pont, ce qui commençait de nouveau.


arnaud maïsetti - 14 avril 2011

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