le rêve comme un visage ; un livre
14 avril 2011





Where Dreams Go To Die (John Grant, ’Queen Of Denmark’, 2010)


Puisant je ne sais quoi ; au fond de ses yeux jetant le panier tressé de mon désir, je n’ai pas obtenu le jappement de l’eau pure et profonde.

Main sur main, pesant la corde écailleuse, me déchirant les paumes, je n’ai levé pas même une goutte de l’eau pure et profonde :

Ou que le panier fut lâchement tressé, ou la corde brève ; ou s’il n’y avait rien au fond.

Victor Ségalen, Stèles, ’Visage dans les yeux’


ces images qui sont là, devant toi, et qui pour une fois ne t’imposent rien — sauf d’ouvrir ton esprit : c’est comme un livre sacré : ces images auxquelles lesquelles s’adonner, ou devant lesquelles s’accorder : paranoïa critique jusqu’à perdre raison dans les détails des arbres, et la folie, ô qu’on l’a trouve partout, ici et là, toute, si belle comme.

du rêve j’oublie tout dès le premier pas posé sur le sol de la chambre — allongé, j’ai chaque détail, possède chaque mot et les accents dans chaque lèvre posée sur son cou, les phrases traversées dans toutes les langues, ces immeubles que je découvre à mesure que je les invente, haut de mille pieds, sans savoir même l’échelle d’un pied, mais j’avance, et tout est net.

premier pas posé sur le sol de la chambre au réveil anéantit dans la seconde dix heures de sommeil qu’on ne me rendra jamais, et ses récits et ses peurs apprivoisées si lentement qu’au bout de dix heures à peine je les dompte : qui la nuit prochaine seront de nouveau terrifiantes, comme aux premières heures d’un premier jour, un visage.


Inabreuvé, toujours penché, j’ai vu, oh ! soudain, un visage : monstrueux comme chien de Fô au mufle rond aux yeux de boules.

Inabreuvé, je m’en suis allé ; sans colère ni rancune, mais anxieux de savoir d’où vient la fausse image et le mensonge :

De ses yeux ? — Des miens ?

Victor Ségalen, Stèles, ’Visage dans les yeux’


mais ce matin, discipliné je suis et demeure ; allongé de toute la nuit écoulée sur moi jusqu’à l’épuisement du matin, et les yeux plissés dans le noir à la recherche du noir plus intense qui vient de passer devant moi : je regarde.

c’est une maison immense d’une seule pièce coulée dans la profondeur du sol, sans toit ; mais qu’on lève les yeux au ciel et c’est les murs qu’on continuera de voir : aux murs, des tableaux qu’on ne ne peut admirer qu’au Louvre quand on passe en courant d’une salle à l’autre et que les toiles se confondent et s’ignorent : c’est une maison posée à mille kilomètres de la ville la plus proche, maison toute entourée de vignes de barbelées.

il n’y a pas d’énigme, il n’y a pas d’intériorité à interroger, il n’y a pas de regret, il n’y a pas de projection, il n’y a pas de morsure (sauf sur les murs rongés par une lèpre centenaire), il n’y a pas de — pas de : je suis comme un étranger dans ce rêve, et d’ailleurs, il ne dure pas ; je m’éveille, préfère l’inventer quand je l’écris (à l’arrière de la maison, ce pont immense qui voit défiler des voitures par millions, en silence : qui s’en vont là où on ne voit pas, tant le soleil) ; il n’y a rien que moi dans cette maison, sans toit, ni fenêtre, mais sans dehors.

peut-être cette maison : ce livre que je ne cesse d’écrire et que j’habite autant que lui me peuple, toutes ces verticalités de désir dans lesquelles je me vautre, ne cessant de visiter une seule pièce vaste comme le monde et comme la clarté, dans lequel je me perds pour toujours, dans la sueur et la terreur d’un écho qui ne renvoie que mes pas, et au loin (mais si près qu’elle me semble sur la nuque) la voix de quelqu’un m’appelle, m’appelle encore quand je me redresse ; et vite poser le pied sur le sol de la chambre, partir.


arnaud maïsetti - 14 avril 2011

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