scènes d’un théâtre mental
13 mai 2011




Au théâtre s’accuse leur goût pour le lointain. La salle est longue, la scène profonde.
Les images, les formes des personnages y apparaissent, grâce à un jeu de glaces (les acteurs jouent dans une autre salle), y apparaissent plus réels que s’ils étaient présents, plus concentrés, épurés, définitifs, défaits de ce halo que donne toujours la présence réelle face à face.
Des paroles, venues du plafond, sont prononcées en leur nom.
L’impression de fatalité, sans l’ombre de pathos, est extraordinaire.

Henri Michaux, Ailleurs, ’Voyage en Grande Garabagne’, II, 19)


L’image est prise depuis les toits du théâtre de l’Odéon, au moment de l’entr’acte (entr’acte qu’on nous impose pour ne pas nous perdre totalement peut-être ?). Je prends à la volée les tranchées de rues allongées là, qu’on voit grâce aux voitures qui forment les trottoirs véritables, donnent les directions. Je me souviens du froid. Je reconnais encore le froid qu’il faisait à cette inclinaison légère, mais sensible du réel : la photo penchée garderait la trace de cela, le tremblement du corps.

Des mois plus tard, la chaleur doit être aussi grande que ne l’était le froid, alors.

Toute la journée a été hantée par une image, une seule, qui s’est rehaussée d’un scénario très complexe, très précis, que j’ai dû rédiger pour m’en défaire. Une fois cela écrit, je l’ai totalement oublié ; j’ai pu continuer le jour.

Ma scène du théâtre mental. UNE RANGÉE D’HOMMES VÊTUS DE COSTUMES EXACTEMENT SIMILAIRES FORMENT LE DÉCOR — SILENCIEUSEMENT S’APPROCHE UNE JEUNE FILLE, QUI VIENT DÉSIGNER, APRÈS LES AVOIR TOUS SCRUTÉS, L’UN D’ENTRE EUX ; CELUI-CI VIENT AUPRÈS D’ELLE, LA SERRE DANS SES BRAS JUSQU’À CE QU’ELLE TOMBE, ÉTOUFFÉE, IMMOBILE. L’HOMME REJOINT LES AUTRES. AU BOUT DE QUELQUES LONGUES SECONDES, IL S’ÉCROULE DE LA MÊME MANIÈRE QUE LA JEUNE FILLE. (NOIR)

À ne pas cesser d’écrire toute la journée sur le théâtre, essayant d’approcher de l’intérieur corps, masques, figures, folie de la représentation, gestes de l’acteur vers le rôle, du rôle vers la salle remplie, ou plus souvent vide (mais deux spectateurs suffisent à contredire le vide), je sors du jour travaillé par mes propres phrases — comme l’épaule du tireur garde après le cesser-le-feu l’impact du recul infligé par l’arme au moment des détonations. Et le bruit autour de lui, dans la fumée qui se dissipe, silencieuse soudain, d’une soudaineté qui rend audible le silence alors longtemps.

Du haut du théâtre, qu’est-ce que je peux voir du théâtre ?

Rien.

Mais la ville, je ne la verrai jamais si latérale. Image parfaite de ma journée.


arnaud maïsetti - 13 mai 2011

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