faire boiter la réalité
2 mai 2011




Futile Devices (Sufjan Stevens, ’The Age Of Adz’, 2010)


L’endroit le plus utile dans une maison, ce sont les latrines.

T. Gautiers


Cette image, on pourrait la trouver n’importe où, sur n’importe quelle ligne de n’importe quel train — d’ailleurs, pas besoin de prendre le train pour voir cela : seulement, dans le train, la vitre passe plus rapidement à autre chose, alors je la supporte davantage. Ces cimetières de voitures qui attendent d’être remplies : non, pas cimetières, seulement des grandes plaines de béton plantées au milieu du monde par commodité essentielle, aucune autre préoccupation n’a présidé à leur conception (mais ces terrains vagues destinés aux voitures, est-ce qu’on les conçoit ?). Juste la nécessité de l’immédiateté la plus pratique, la plus utile.

Évidemment, non : on ne conçoit pas ce genre de réalité. On la décide, c’est tout. Y consentir, est-ce un peu renoncer ? Seulement, dans la ville dressée ainsi tout en long, sans immeuble, parking devenus emblème (allégorie ?) de toute ville, on est devenu incapable de dire à quoi on a renoncé, au juste.

Je marche ce soir en boitant légèrement — toujours cette faiblesse à la cheville : nulle douleur véritable ; ma démarche l’accompagne, j’ai adopté le pas de cette douleur pour l’effacer sous la marche, elle dessine une sorte de chute calculée et permanente qui est la mienne désormais (je crois qu’elle n’est perçue par personne vraiment — sauf évidemment par ceux qu’un affaissement régulier est un signe, décelable entre tous.

Je marche ce soir dans l’organisation sans beauté de la vie, et rien ne me paraît plus insolite que cette présence déroulée des choses pour moi seul qui y assiste. Ce n’est pas l’agencement administratif du chaos qui me sidère, mais comment tout finit par lui échapper, et face aux lois pourtant prévues par lui, ces non-ajustements de la réalité qui le fait boiter, doucement, tendrement, avec la joie d’une blessure arrachée au plaisir.

Si la vie boite avec moi, je crois pour un peu que j’y participe : qu’elle ne boiterait pas sans que je l’y entraîne : et ce mensonge me fait sourire quand je rentre — dans la fatigue de la journée traversée dans l’euphorie d’après l’épuisement (dès huit heures du matin, je ne tenais plus debout : alors, après vingt trois heure : dans quel état je me trouve puisque j’ai finalement tenu, debout), je laisse l’haleine froide de cette ville mal fabriquée à nos désirs souffler sur moi. Je retiens sa respiration comme un baiser déposé maladroitement et dont le visage gardera, jusqu’au soir, l’empreinte d’une morsure imprécise, inadéquate, injuste : parfaite pour que ce baiser serve de talisman contre les laideurs du jour : y voir à travers lui la promesse d’une catastrophe qui sauverait.


arnaud maïsetti - 2 mai 2011

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