rentrer, déblayer, écrire
27 avril 2011




Little Deschutes (Laura Veirs, ’July Flame’, 2010)


Tous les soirs je me plaisais à imaginer cette lettre, je croyais la lire, je m’en récitais chaque phrase. Tout d’un coup je m’arrêtais effrayé. Je comprenais que si je devais recevoir une lettre de Gilberte, ce ne pourrait pas en tous cas être celle-là puisque c’était moi qui venais de la composer. Et dès lors, je m’efforçais de détourner ma pensée des mots que j’aurais aimé qu’elle m’écrivît, par peur en les énonçant, d’exclure justement ceux-là,—les plus chers, les plus désirés—, du champ des réalisations possibles. Même si par une invraisemblable coïncidence, c’eût été justement la lettre que j’avais inventée que de son côté m’eût adressée Gilberte, y reconnaissant mon œuvre je n’eusse pas eu l’impression de recevoir quelque chose qui ne vînt pas de moi, quelque chose de réel, de nouveau, un bonheur extérieur à mon esprit, indépendant de ma volonté, vraiment donné par l’amour.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, "Du Côté de chez Swann" — ’Noms de Pays : le nom’


Défaire les valises, ce n’est pas le plus long — mais réorganiser le temps, reprendre pied dans l’habitude : oui, interminable. Balayer fermer partir, à l’envers, cela ne fait que rentrer, mais ce seul mot prend davantage de place que trois verbes ensemble. Il y a ensuite écrire : mais voilà — écrire vient ensuite, parce que avant, il y a tout ce qui prend la place de ce mot : rentrer.

Avant écrire, il y a écrire à : des lettres en attente, de l’attente qui n’attend plus ; des attentes qui ne peuvent s’écrire que dans l’instant du retour : dans le noir, quand il faut fermer les volets pour ne pas être aveuglé. Les lettres qui se forment au hasard prennent la forme de ce noir, s’entrechoquent un peu, trouvent la sortie malgré tout, on l’espère.

Désormais, je sais que devant moi, il y a plusieurs mois qui ne formeront qu’une seule journée vaste et large (mais qui ne suffira pas.) L’été, décider de le passer d’un seul tenant devant la table de travail : cela ne suffira pas, non : mais enfin. Je fermerai les volets, les deux mois d’été seront une seule nuit, dans le manteau de laquelle je me cacherai.

Mais d’abord, les lettres, donc : écrire à, c’est retrouver dans le poignet la douleur d’écrire sur : ce papier blanc sans ligne, s’affronter à la raideur de la main, faire face à des lettres qui m’échappent, qui ne sont jamais (assez) les mêmes, la difficulté de se relire alors que sur l’écran le mot ne résiste pas : tout le contraire sur papier. Aucune lettre n’a la même forme (et pourtant, je sais que mon écriture est reconnaissable : dans le fait que je ne sais pas écrire une seule lettre de la même manière ?).

Toujours en reprenant la plume cette pensée à Michaux : le bras droit cassé, il apprend à écrire de la main gauche : émerveillement du corps qui résiste, qui forme des lettres à soi-même inconnues. Ce serait là une belle image de l’écriture : quand soudain le corps fait barrage à la volonté, et qu’on assiste à la naissance d’un autre corps, excroissance folle, sauvage (de quels fonds venus ?). Volonté mort de l’art. Préférer l’aquarelle à la gouache pour sa propriété de fabriquer des formes seules coulantes sur la surface du papier selon le grain. Même chose pour l’écriture : dépend d’un si grand nombre de choses comme le poids du sang dans le corps, le rythme du cœur qui bat (à chaque changement d’une pulsation, tout bascule : de là les basculements incessants.)

Écriture manuscrite trop associée à mes yeux (à mon poignet) aux écritures scolaires ; je veux dire, surtout, de concours : longue dissertation harassante (mais cela ne va pas sans quelque joie, aussi, de la pensée gratuite traversée comme essentielle), soumise à lecture, soupèsement, jugement de Dieu.

Toute différente désormais : les lettres écrites, dans la folie des lignes absentes, délivrées des choses à dire (enfin, on peut dire le reste, tout le reste, quand on n’a pas quelque chose à dire) : toute livrée à sa pure morsure sur la page qui avale et avance, se fait dans le recouvrement de toute trace.

Il ne restera de la page posée en support que le mélange des lettres : c’est un juste retour des choses.

Désormais, je suis rentré.

Demain, je reprends le train de l’aube — mais ce ne sera pas partir, car tout recommence — demain, je reprends le train et la ville sera là : oui, toute prête à l’écrire.


arnaud maïsetti - 27 avril 2011

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_corps _écrire _Journal | contretemps _Laura Veirs _Marcel Proust _vies