Village des Batignolles
_Sarah Cillaire
6 mai 2011




Au moins cette eau du puits glacée, bois-la : le ficus vit encore.
La façade a été ravalée.
Les jeux du square de nouveau en travaux : en 1998, le nouveau revêtement de sol, à l’aspect d’écorce, sur lequel rebondir en marchant.
Tu brunches à vingt euros.
Les bureaux de tabac tenus par des Asiatiques.
Trois enfants sont nés.
Dix mille le mètre carré.
Le mec du manège, ses converses, devenu bossu.
Les jours de brocante où il pleut.
Mon Franprix est ouvert le dimanche matin, on n’y trouve presque plus de produits Leader Price.
Dans l’autre Franprix, les caissières sont hindoues.
Retours à la ligne paresseux.
La mode des planches aux terrasses des cafés.
Le Stereorama a été remplacé par une boutique de fringues.
Les scientologues qui fument devant le Celebrity Center ne proposent plus leur test de stress gratuit.
Feu village olympique — village des Batignolles.
Parc Martin Luther King, les arbres font enfin de l’ombre.
On est Batignollais.
Ouverture de magasins bios et de librairies dont deux de mangas.
Les boulangeries affichent leurs prix aux concours de baguettes.
Je fais coucou aux trains depuis plus de dix ans, je vais voir les canards, mais, au troisième enfant, ne me tape plus guignol.
Un nouveau Picard.
La piscine ne vaut rien, alors qu’à Jaurès.
Les sushis livrés.
Le ficus survit aux histoires d’amour.
Le ficus, il y a de ça quatre ou cinq ans, je l’ai mis dans un coin de la cour, devant les grilles métalliques du traiteur italien, puis je l’ai oublié.
Récemment, en sortant les poubelles, à la place des branches sèches où pendaient encore ça et là quelques feuilles ternes bordées de marron, j’ai remarqué un feuillage, non pas luxuriant, mais bon, fourni.
C’est un ficus ordinaire, offert par un ami il y a très longtemps, je ne sais plus à quelle occasion, un ficus d’étudiant.
Quand j’avais dix-sept ans et cet ami vingt, j’avais tapé son mémoire d’esthétique sur Freaks de Tod Browning.
Il faisait des études de philo à la fac de Clermont-Ferrand et moi, déscolarisée depuis plus d’un an, j’écrivais de la poésie, les journées étaient longues, j’allais à la bibliothèque universitaire lire ce que je trouvais sur Rimbaud et Verlaine, ma sœur qui m’avait recueillie chez elle à Clermont me donnait rendez-vous à midi, je mangeais avec ses amis de philo, contenant mon mépris pour la vie estudiantine faite de pots et de ciné-clubs tandis que, mue par un mysticisme quasi cabalistique, je composais avec labeur une fresque hyper-moderne.
L’année d’après, je pris un chien.
Martin, l’ami du ficus, pour me remercier d’avoir tapé son mémoire, m’offrit Rimbaud le fils.
Ce printemps-là, un dimanche après-midi, allongée sur un banc de la place Jaude, ma tête posée sur les genoux de ma sœur, je lis Un privé à Babylone, et je me souviens du rire joyeux, venu de l’enfance, qui nous secouait, elle et moi, et me soulagea, car, depuis que j’écrivais de la poésie, je ne riais plus très souvent. Dès le lendemain, avec tout le sérieux de mes dix-sept ans, je repris la pose de poète maudit, espérant toujours, néanmoins fleur bleue, qu’un homme (me) dorlote aussi (les rêves de ma sieste).

Freaks — Tod Browning (1932)

Sarah Cillaire



Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.

Pour les Vases communicants #23, j’accueille Sarah Cillaire — c’était un rendez-vous pris depuis le mois précédent, et décision prise d’évidence d’échanger sur (ou autour ?) des Batignolles. Alors que nous nous connaissons depuis quelques années maintenant — je date notre rencontre de l’hiver 2007, une lecture dans la galerie Mycroft pour la présentation de la collection Déplacements — nous nous sommes rendus compte seulement récemment que, lors de mes passages à Paris, nous étions voisins : nos immeubles à l’angle d’une même rue : les Batignolles, on aurait pu s’y croiser cent fois ; nous ne devions pas passer aux mêmes heures…
Sarah habite le quartier depuis plusieurs années maintenant — et évidemment son rapport à ce lieu et à la vie qui l’a fabriqué peu à peu diffère du mien, qui n’y suis que de passage, même si ce passage dure parfois sept jours la semaine.
De Sarah, je ne suis pas qu’un lecteur attentif, admiratif aussi : écriture si sensible, exigeant tant d’elle-même, tout peut-être, dans les liens qui traversent la vie et sa phrase, leur déprise l’une en l’autre ; si ce vase-communicant a un sens à mes yeux au-delà de cet échange croisé sur un même coin de rue, c’est qu’il dit aussi une part de l’amitié qui peut unir deux regards différents, dans le croisement desquels s’échangent les accords plaqués sur des espaces de partage, accords qu’on dit brisés aussi, et continus.

Des vies nombreuses de Sarah Cillaire, en lire quelques lignes dans ses livres : Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?, et 10 fois en moyenne aux éditions Publie.net.

Merci aussi pour son accueil, chez elle.


Et suivre, via le groupe Facebook, d’autres vases communicants ce mois — tout cela sous la veille bienveillante et généreuse de Brigite Célérier

- Les vases communicants de mai :

- G@rp http://lasuitesouspeu.net/ et Franck Thomas http://www.frth.fr/
- Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/ et Jérôme Wurtz http://aquelquepasdelusine.blogspot.com
- Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/ et Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net/spip.php?rubrique1
- Louise Imagine http://louiseimagine.wordpress.com/ et KMS http://kmskma.free.fr/
- Kouki Rossi http://koukistories.blogspot.com et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/
- Christopher Selac http://christopherselac.livreaucentre.fr et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/
- Isabelle Butterlin http://yzabel2046.blogspot.com/ et conte de Suzanne http://valetudinaire.net/
- Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/
- Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/ et Dominique Hasselmann http://dh68.wordpress.com/
- Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/ et Anita Navarrete-Berbel http://sauvageana.blogspot.com
- François Bon http://www.tierslivre.net et Urbain trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/
- Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/ et Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/
- Morgan Riet http://cheminsbattus.wordpress.com/ et Marlène Tissot http://monnuage.free.fr
- Michèle Dujardin http://abadon.fr/ et Jacues Bon http://cafcom.free.fr/
- Murièle Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/ et Vincent Motard-Avargues http://jedelego.free.fr/plus.html
- Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Sandra Hinège http://ruelles.wordpress.com/
- Mariane Jaeglé http://mariannejaegle.over-blog.fr/ et Michel Sarnikov http://la.mauvaise.herbe.over-blog.com/
- Sarah Cillaire http://www.seriescillaire.com/ et Arnaud Maïsetti http://www.arnaudmaisetti.net/spip/
- Christine Jeanney http://www.christinejeanney.fr et Jeanne http://babelibellus.free.fr/
- KtyZen http://ktyzen.posterous.com/ et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com
- Martine Rieffel http://lireaujardin.canalblog.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com


arnaud maïsetti - 6 mai 2011

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