Rimbaud | « ce furent des pays noirs »
16 mai 2011




Hanté toutes la journée par quelques phrases — étranges, comme venues d’outre-tombe. Surtout, être persuadé qu’il y aurait là comme un code capable de déchiffrer la journée.

Je buvais, accroupi dans quelque bruyère.

Devant moi, mes livres, le travail, l’écran ouvert ; connexion éteinte pour m’écarter du bruit du monde. Et reviennent des mots : des clés :

quelque liqueur d’or, fade et qui fait suer.

Et le soir, le mot, celui de larme, revient, et le reste des phrases ensuite :

Tel, j’eusse été mauvaise enseigne d’auberge.

L’image de celui qui vient boire auprès d’un lac, et surpris par l’orage, voit autour de lui les formes du réel bouger et le basculement dans le cauchemar. Et puis, finalement, réalise que la soif qui a fait boire est celle qui au-dehors a fait craquer la réalité autour du « corps entier des choses » — quel souci de boire, dans la soif inassouvie du désir ?

L’eau des bois se perdait sur des sables vierges,

L’écriture voudrait suppléer à tout ce qui constitue le monde, à tout ce que constitue ma vie : parce que le monde est insuffisant. Oui, insuffisant. Tout cela ne suffit pas pour que la vie soit possible.

Or ! tel qu’un pêcheur d’or ou de coquillages,

Le réel ne suffit pas. Alors écrire. Oh, il ne resterait que cela : il resterait tout cela. En élevant sur des pages des pays noirs, des lacs, des gares, des villes dressése en colonnades, on remplacerait la soif. Mais on buterait toujours sur une soif accrue encore, et qui donnera envie de boire : encore.

Ô ce souci de boire a fait déborder le ciel vide, et sous lui : pleurer n’a fait qu’emplir ce vide davantage — et cependant, oui, je rêve encore aux pays noirs, aux nuits bleus, aux gares : et partir.


LARME

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Par un brouillard d’après-midi tiède et vert.

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert.
Que tirais-je à la gourde de colocase ?
Quelque liqueur d’or, fade et qui fait suer.

Tel, j’eusse été mauvaise enseigne d’auberge.
Puis l’orage changea le ciel, jusqu’au soir.
Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.

L’eau des bois se perdait sur des sables vierges,
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares...
Or ! tel qu’un pêcheur d’or ou de coquillages,
Dire que je n’ai pas eu souci de boire !

A. Rimb.

Mai 1872


arnaud maïsetti - 16 mai 2011

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_Arthur Rimbaud _cheveux _écrire _hasard objectif _pages _solitudes _vies