passer le temps
30 mai 2011




Peut-être la syntaxe est-elle née de la hantise de la mouvance et désormais c’est courir après l’impossible que de tenter de retrouver le musical sillage qui prélude, dans la nuit de la conscience, à l’avènement de l’instant. Il me faut bien essayer cependant, c’est la tâche qui m’est échue puisqu’à la distance infinie de la vie quotidienne où d’autres que moi affirment que j’existe, je n’ai que cette chanson à pousser… »

Claude Louis-Combet, Le Miroir de Léda


Ce que je voulais faire, c’était précisément cela, être dans le retard. Revenir sur cette journée serait établir le long journal d’une seule peur, ou la peur d’une seule longue journée faite de multiples brisures : et le verre brisée, par où le saisir, comment boire autre chose que sa propre blessure ?

Au réveil, il était juste quatre heures — et le réveil sonne encore en moi quand j’y repense cette sortie soudaine d’un tunnel éclairé, hors duquel je sortais dans un jour noir, l’inverse du tunnel : extériorité opaque contre l’intérieur lumineux. Quand le réveil me fait sortir d’ici, je crois que je pousse un cri : est-ce que ce n’est pas ce cri-là (qui ne m’appartient pas, mais mord encore sur le rêve) qui me terrifie ? Comme si le réveil produisait son propre réveil, doublure du sursaut qui provoque le sursaut final qu’est cette réalité qui m’entoure, cette chambre, le matin dehors qui m’attend.

Taxi à quatre heures trente — en l’attendant, je vois une voiture de police passer une fois, deux fois devant moi, au ralenti ; une troisième fois quand le taxi viendra. Ils cherchent quelqu’un (cette phrase dite à haute voix dans la douceur du matin encore noir me saisit, et je me retournerais presque : première phrase du jour que je prononce — depuis plusieurs semaines, je me fais cette réflexion : la première phrase prononcée à haute voix est comme le long fruit de centaines d’autres qui ne se disent pas — je devrais noter ces premières phrases qui sont un autre réveil, celui de la gorge, de la voix pour moi toujours si étrangère lorsqu’elle refait surface chaque matin (parfois, c’est dans l’après-midi que je me surprends à devoir parler pour la première fois).)

Le train de cinq heures trois gare Saint-Jean est rempli jusqu’à la gorge (c’est ce que je note sur twitter, et j’ajoute : "ne pas se faire mordre".) Je m’installe comme à mon habitude au fond de la voiture-bar, là où les places sont souvent libres. Un jeune enfant viendra en face de moi dormir pendant les quelques trois heures. Je lirai, d’une traite, deux cent pages, sans rien rater cependant d’Angoulême — du crépuscule de braise au-dessus de ses hauteurs.

À l’arrivée, Paris impose un changement de vitesse : après l’immobilité passée du train, le franchissement de Montparnasse-Monde, traverser des dizaines de couloirs sans changer de lieu. Puis le métro. Le métro est toujours l’épreuve des visages et des corps : des visages surtout. Par centaines soudain et tous ensemble : le métro est un apprentissage de la ville par ses visages ; douleur à traverser pour qu’elle creuse en moi la place qu’il lui faut, la rendre acceptable à mes yeux, puis rapidement essentielle. Il y aura les affiches de publicité, les grands immeubles qui apparaissent après la Place d’Italie et longent le métro aérien jusqu’à Quai de la Gare — toute cette beauté de la laideur qui fabrique de la ville, partout.

Je marche de Quai de la Gare jusqu’aux Grands Moulins en m’attardant aux pieds des grandes tours de la BNF — la chaleur est déjà là, toute entière. Je la vois se refléter sur les tours mais n’essaie pas de croiser le regard à ses sommets, je m’y brûlerais les yeux. J’avance, dans la fatigue — une journée entière est passée sur moi ; il n’est pas neuf heures.

Quand je sortirai de la fac, rejoindre le métro, une seconde journée sera passée : ce ne sera pas la dernière. Il restera tout le trajet inverse à accomplir (je dis cela comme je parle d’un rite) — mais la pression cumulative du jour rendra l’expérience de la ville seconde à sa première silhouette vue le matin : comme le sonar perçoit ses propres ondes et calcule les profondeurs en fonction du temps qu’elles mettent à revenir à sa source : j’avancerai, jusqu’au soir, ainsi. J’aurai alors passer le temps à le passer.

Puis, le midi. Il y aura le billet le train, tenu dans la main, et nos courses pour rejoindre le quai, le TGV déjà parti — mais qu’est-ce que cela change. Rires sur un retard qu’on concède à d’autres que nous, cet autre fantôme assis à ma place, dans le train que je ne prendrai pas. Moi, je serai dans le suivant. Surtout, entre les deux quais, la soif, grande comme le jour passé (déjà passé, l’image de ce train). Il est deux heures de l’après-midi.

De l’autre côté du train, de la lecture avalée sur ces kilomètres, la verrière de la Gare Saint-Jean, enfin : les récits qu’on invente sous elle, la note unique tenue par le roseau de la tristesse, celui de la vieille légende, plane au-dessus de cette verrière comme celle qui annonce les fermetures des portes. Veuillez vous assurer que vous n’avez rien oublié à votre place. Je ne vérifie plus, trop peur de la réponse.

Quand j’aurai traversé toute la ville à pied — la chambre aura gardé la peur du matin, inexpliquée, mais résolue finalement puisqu’il n’en reste qu’un souvenir diffus et sans image, quelques mots écrits rapidement à sa dictée, sur cette page que je ne relirai pas, une porte claquée devant moi : je possède d’innombrables clés, mais cette porte n’a pas de serrure.

Que faire. Frapper à cette porte ? Et si j’entendais quelqu’un de l’autre côté, approcher, et venir, lentement, tourner la poignée — et si la porte s’ouvrait, toute grande, sur un chemin de fer : le suivre lui aussi ?


arnaud maïsetti - 30 mai 2011

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