horizons battus
12 juillet 2011




Camden Road (Shack, « … Here’s Tom with the weather », 2003)


« Mais dans cette étrange période de l’amour, l’individuel prend quelque chose de si profond, que cette curiosité qu’il sentait s’éveiller en lui à l’égard des moindres occupations d’une femme, c’était celle qu’il avait eue autrefois pour l’Histoire. Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espionner devant une fenêtre, qui sait ? demain peut-être, faire parler habilement les indifférents, soudoyer les domestiques, écouter aux portes, ne lui semblait plus, aussi bien que le déchiffrement des textes, la comparaison des témoignages et l’interprétation des monuments, que des méthodes d’investigation scientifique d’une véritable valeur intellectuelle et appropriées à la recherche de la vérité. » »

Marcel Proust (’À La Recherche du temps perdu’)


Au loin, la route possible — je ne vois pas que je suis déjà emporté sur elle, que je suis, déjà, en elle, une part d’elle, et sa possibilité présente, sa croissance à chaque pas qui la provoque, la repousse et me la rend davantage possible, et croissante.

Repoussée la chute à chaque pas, au moindre virage, cette menace : force centripète qui m’expulse, mais la route me retient, et la chute, repoussée à plus tard, plus loin, tant que je marche — si je parle de la route, je ne sais pas si je devrais dire plutôt : la ville, ou bien : les corps qui la forment et qui dans le souvenir fabriquent à mesure cette masse compacte de temps qu’il faudrait nommer peut-être le désir. Pourtant, cela est là : la possibilité jamais atteinte de ce territoire de langue, de corps, de ville que je ne cesse de rejoindre.

Ce que je note, dans ces carnets sans relire, ce n’est pas écrire — c’est rejoindre cette langue de sable et d’eau qui forme la jonction avec la possibilité de rejoindre : c’est, écouter aux portes, voler (voler tout), disperser la vérité dans sa recherche inquiète, poser le doigt sur la tempe, et m’inscrire dans la mesure qui bat, un mot, après l’autre, la vie, qui s’éteint, et se dilate comme elle se forme, avant de se répandre sans ordre sur les draps avec le cri et le plaisir ou la douleur mêlée — cheveux soudain répandus dans le désordre du visage, cette lenteur de foudre.

Oui, ce que je note, ici, sur ces pages, c’est : à la jonction du doigt et du sang battu, la morsure de ce sable sur l’eau, du pas sur le chemin qui l’entraîne — et derrière, oh, l’estrand retiré du désir quand il a été accompli, achevé, laissé, perdu pour toujours : c’est aussi une part de la route que je suis, emporte dans le pas le plus pressé qui dit : au loin, un horizon, cette route est encore possible.


arnaud maïsetti - 12 juillet 2011

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