cette lettre (dans la mouvance entière des choses)
15 juillet 2011




Letters To The Metro (Mogwai, ‘Hardcore Will Never Die, But You Will’, 2011)


« Je suis tous les visages et j’ai peur des boîtes aux lettres
Les villes sont des ventres
Je ne suis plus les voies
Lignes
Câbles
Canaux
Ni les ponts suspendus ! »

Blaise Cendrars (’Du Monde entier’ - ‘‘Le Panama, ou les aventures de mes sept oncles’’)


Ce n’est pas pour t’écrire que je t’écris cela, si je t’écris, c’est pour — comme au danseur on demande de danser pour sembler la chute, et ne l’approcher que pour mieux au contraire la défier, quelques secondes suffissent, tu le sais bien, et mieux que moi, qui danse parfois pour aller d’un bout à l’autre de la ville, pour le seul plaisir de la marcher : ni pour vivre ni pour mourir, ni même pour marcher, ni pour le dire, seulement, en retour, l’écrire dit le geste de vivre et de mourir en lui, et ce geste de marcher demeure seul encore dans le mouvement de l’écrire qui le met à mort pour mieux se donner naissance en lui, faire naître par lui ce qui rendra la marche suivante plus désirable encore : et je ne te parle ni de la marche ni de la danse, mais tout ce qui s’engouffre entre ces deux moments, du baiser avorté, du pas levé et du corps effondré sur le sol : cette vie qui s’anéantit en une seule vie, et qu’il faudra raconter – dans d’autres lettres.

Il y a cette porte sans porte et sans linteau, sans dehors et sans dedans, sans fonction, sans maison, seulement ce seuil à franchir, mais dans quel sens : là depuis toujours, ne marque pas de frontière (la terre de l’autre côté possède la même couleur, la même force de faire se dresser des vignes si bien alignées sur le coteau). Il y a cette porte qui dit tout ce que je t’écris, finalement — oui : je pourrais cesser d’écrire, cela ne changerait rien, ne rendrait le dedans ni moins ni davantage peuplé, la porte sans porte ni linteau sera toujours là, à attendre qu’un passe, cela ne changera rien à l’attente, à l’inutilité du passage. Mais qu’un passe — et j’ai voulu que ce soit moi, pour toujours — et la porte devient un passage, un endroit du monde devenu sa propre histoire, une porte qu’on franchit et dessine soudain, à travers le pas qui le franchit, une frontière fatale, propre à dire le dedans et le dehors de toute chose, et le sens de la marche, la rotation de la terre, la pulsation du désir aux tempes collées de sueur, les cheveux de vingt ans.

Les nuages continueront de passer — qui pour dire leur vitesse. J’ai sous la main l’instrument de mesure, et leur dictionnaire : et les hommes qui dessous passent (font de l’ombre aux nuages là-haut, ces passants, ces merveilleux passant qui vont, en bas) n’iront jamais quelque part s’il n’y a pas de franchissement, et de frontière à traverser (la frontière est comme un silence : quand on la garde longtemps, on finit par oublier ce qu’on voulait en faire et ce qu’on devait dire), et de peuples à inventer, et de races à chanter comme un chant de race sans fin jusqu’au soir, hurlé avec la colère parce que cela ne suffit pas, la porte ne suffit pas, et c’est pourquoi on la franchit, et un jour j’irai l’écrire, abattre son ombre quelque part, pour le seul désir de te l’envoyer, dans une lettre pas plus grande que celle-ci, qui dira : de l’autre côté de la porte, quand je me suis retourné, il y avait, de l’autre côté, tout ce dehors qui m’attend, où je vais.


arnaud maïsetti - 15 juillet 2011

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