terrifiance
17 août 2011




Fear Of Flying (The Auteurs, ’After Murder Park’, 1995)

You may be wary of ghosts of the past / Sexless and incorrigible in the dark / They’re making an ariel map of abuse / All of the a-roads leading to home


Et en même temps le regard de Minos, Éaque et Rhadamante (regard dans lequel je plongeai mon âme dépouillée, comme dans un inconnu où plus rien ne la protégeait) me fut jeté sévèrement par des messieurs qui, peu versés peut-être dans l’art de « recevoir », portaient le titre de « chefs de réception » ; plus loin, derrière un vitrage clos, des gens étaient assis dans un salon de lecture pour la description duquel il m’aurait fallu choisir dans le Dante, tour à tour les couleurs qu’il prête au Paradis et à l’Enfer, selon que je pensais au bonheur des élus qui avaient le droit d’y lire en toute tranquillité, ou à la terreur que m’eût causée ma grand’mère si dans son insouci de ce genre d’impressions elle m’eût ordonné d’y pénétrer.

Marcel Proust (À la recherche du temps perdu)


Il faudrait inventer des mots pour de telles images – des images qui n’existent pas, qu’on ne rêve pas même dans l’oubli de nos rêves. Utiliser les mots vieux d’avoir été usés ne suffit pas : l’image passe, est-ce qu’on la verrait – est-ce qu’on l’éprouve comme un sentiment de seconde main, comme ces acteurs qui voudraient jouer la mort, et ne font que tomber en fermant les yeux et retenant leur respiration.

Je cherche dans mes images pour donner corps au mot : je trouve celle-ci, cadrage débordé : parce qu’elle dit bien sur la pointe de quoi on se tient quand on va tomber (l’impression qu’on ressent dans le mot : qu’on va tomber, que la chute n’aura pas de fin). Il y a quelque part un soleil, on s’en approche, c’est au moment où se sait le plus proche, qu’on trébuche, le vide n’attend que cela – on ne suffira pas à le remplir.

Une phrase de Gracq, lisant dans deux passages de Shakespeare un moment où l’on pressent tout, un autre où l’on ne pressent rien : c’est là tout le théâtre, dit-il. N’est-ce pas là précisément tout ce qui n’est pas cette vie, où tout se déroule ainsi que le jour le dit, il y a un soir, il y aura un matin. Sans rien d’autre que de la chaleur où rien n’attend, rien ne rejoint. Rien d’autre qu’une peur sans objet et qui rassure ; l’équilibre des choses quand tout est ajusté, mais que rien ne se produit sans affermir encore l’équilibre. C’est que l’équilibre n’était pas si sûr.

On pourrait faire le ménage dix fois sur ces poussières, il n’y aurait qu’un peu de poussière en plus à chaque fois, celle que dépose le geste qui voulait les effacer ; dans ce ménage, tout est l’immobilité de l’immobilité. Une espèce d’instinct de vie qui annule la pulsion de vie. Il faut qu’il y ait une route pour que la poussière ne soit que celle du pas qui la rejette derrière elle, à chaque pas.

J’ai ce mot pour cette terreur tranquille, rassurante, présente à chaque instant : au bord de laquelle se tenir de plus en plus : terrifiance, ce fatalisme joyeux, incapable d’image, ce goût de noces impassibles qui me fiancent à la terreur.


arnaud maïsetti - 17 août 2011

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