[ phrases ] #6 — rêves de fraudes
6 novembre 2011




Couloirs comme on s’y enfonce, un couloir après l’autre et même dans l’autre engagé, étroits et plafonds bas, murs carrelés, image parfaite de la mémoire quand on veut s’imaginer sa forme, et qu’elle apparaît quand on ferme les yeux dans la nuit noire sous cette image parfaite de couloirs ainsi enfoncés les uns dans les autres, étroits, bas de plafond, murs carrelés qui tournent, et vont, descendent sans fin mais la pente est si légère qu’on dirait se décharger d’un souvenir à chaque pas tant on descend d’un mètre à chaque souvenir, et à certains virages plus prononcés que d’autres, ces tourniquets de métro, j’avance le corps, cela bascule sans effort, je passe, et ainsi d’autres couloirs, que j’ai l’impression de longer tant ils sont étroits, et d’autres tourniquets qui interrompent sans l’arrêter le mouvement d’une foule incessante, sans visage, chacun une valise ou un sac à la main – je n’ai ni sac ni valise, ni clé dans la poche, ni argent ni rien : l’angoisse de l’absence de clé est soudaine comme un coup dans la poitrine, et je m’arrête : mais puisque je demeure incapable de savoir où je vais, où je vis, et si je suis là parce que je suis sorti ou parce que je rentre, alors je continue : un couloir après l’autre m’enfonce plus loin encore dans ma propre mémoire de sorte que j’oublie peu à peu tout le reste de cette vie, et jusqu’à l’absence même de clés ; irrégulièrement (ce peut être tous les cent mètres, ou plusieurs à la suite), ces tourniquets que je franchis sans ticket quand autour de moi tous le sortent, péniblement et en soufflant : parfois même, le ticket est refusé, et ils sont obligés de faire demi-tour, moi je passe, c’est toujours à chaque fois une appréhension légère, une surprise, une joie d’autant plus intense que je m’efforce de la masquer (si on me voyait ?), et cette culpabilité inavouable de frauder, sans que je mesure tout à fait l’objet de la fraude puisqu’il n’y a pas de métro à prendre, aucun quai nulle part, j’avance comme dans une rue plongée à la verticale dans le sol, une autre ville composée d’une seule rue étroite aux plafonds bas et murs carrelés de blanc, et dans le corps, la joie précieuse des voleurs qui saccage sans qu’on les voit, emporte avec eux quelque chose dont personne ne s’apercevra l’absence, un couloir après l’autre, un tourniquet après l’autre, je passe en fraudant, chaque tourniquet est un défi plus grand, une joie plus entière, une rage intérieure de plus, une vengeance sur chaque humiliation que j’oublie peu à peu en violant de colère tous ces corps de souvenirs disposés là pour cela, je le sais – je ne suis pas autorisé à être ici et c’est la seule raison de ma présence ici, oui, l’espace interdit s’allonge comme un long corps plus désirable d’être offert ainsi pour moi seul qui le vois vraiment et le reconnais, puisque j’ai les poches vides de clé et d’argent, et je me représente bientôt la gravité de ce crime, et la peine qui me menace, mais je passe, plus douloureux de cette peine que je traverse d’un seul pas, plus heureux encore de la bascule du tourniquet qui m’entraîne et accélère la marche, la peine grandit, et la joie en moi, simple, violente, de participer à un lieu qui ne m’est pas destiné, je débouche bientôt sans plus aucun souvenir sous le hall d’une gare large comme un horizon entier, on m’attend.

Le cimetière, grand et profond et beau, dans lequel je suis entré est comme tous les autres, je ne m’attarde à aucune de ses tombes dont la banalité m’accable, et la vulgarité me fait honte ; puisque la beauté même de ce cimetière m’ennuie, je me dirige lentement, à mesure que le soir tombe lourdement, vers ce hangar, gris de pierre, toit en pente de tôles ondulées qui jouxte un mur d’enceinte ; j’entre pour demander mon chemin : il n’y a personne dans le hangar que des morts, par centaines de centaines : je reconnais l’endroit et comprends sa fonction sans en avoir jamais vu de pareil – c’est le lieu où on entrepose les corps en attente d’être enterrés : alignés sur des tables à hauteur de hanche, nu la plupart, les bras le long du corps, parfaitement intacts : je passe entre eux sans bruit, admire chacun d’eux sans oser les toucher ; sur la gauche, il y en a un dont le pied se met soudain à trembler, lentement majestueusement, la jambe a glissé de la table et remue, d’avant en arrière ; il faut bien que le corps exulte, la pensée me traverse pour essayer de conjurer l’effroi, mais je préfère m’éloigner à l’opposé ; et m’arrête soudain, bouleversé par le visage sublime de cette jeune fille, les yeux grands ouverts sur moi, noirs, si parfaitement noirs et grands, son visage, les cheveux défaits soigneusement ; d’une voix que je voudrais sûr et qui tremble au premier mot, je lui demande, sans raison, mais parce que je ne pourrais rien faire d’autre sans mourir immédiatement, de me suivre, maintenant, de partir d’ici, d’aller autre part, maintenant, avec moi ; elle ne répond rien, les yeux toujours posés sur moi comme pour me pardonner la question, alors je recommence, formule de nouveau la demande essentielle, absolue, de me suivre ; c’est un regard de pitié qu’elle m’adresse, et de cendre ; il n’y a personne, personne ne nous verra, allons-y, maintenant, et si je pleure, ce n’est pas pour elle, mais pour moi, oui, je le sais, allons-nous en, plutôt vivre que de rester ici, je crois que je lui dis cela aussi, dans l’affolement, je me tourne vers la porte du hangar, m’y précipite : fermée désormais, mais je parviens d’un geste à l’ouvrir ; pourtant quand je reviens vers la table où était posée la jeune fille, je ne trouve personne, je n’ai pas peur, alors, et au contraire, quelque chose de plus sûr m’anime, et j’avance, lentement, entre les tables, confiant, presque rassuré, regarde chacun de ces corps pour l’y trouver, je sais qu’au corps suivant, je trouverai son visage sublime, yeux fermés pour jouer avec moi la mort, ou grands ouverts au sourire de pur bonheur, alors je passe, le corps suivant n’est pas le sien, mais sans doute le prochain, et si je ne l’y trouve pas c’est que ce sera le prochain, le visage sublime se dérobe sous chaque visage que je laisse derrière moi, pour aller plus avant dans le hangar au toit de tôles ondulées, aux vitres hautes et opaques qui laissent à peine passer la lumière du soir, tandis que je cherche ce visage sublime sans le trouver jamais.

Arthur Rimbaud me désigne sans mot la mer qu’on approche en voiture ; à ce jeu de celui qui la verra en premier, il me prend sans cesse de court, mais je conduis, et ne fais attention qu’à la route que je sais pleine d’obstacles, d’ailleurs je roule lentement, si lentement que lorsque Arthur Rimbaud saute de la voiture en marche, il me dépasse et rejoint la mer à pied ; le sable est brûlant, il en prend une poignée qu’il avale, en riant ; la mer est tellement salée qu’elle blesse, et il en boit alors plusieurs gorgées ; le soleil descend rapidement, à vue d’œil, et Arthur Rimbaud, sans un mot, se met à nager pour rejoindre ce petit groupe de rochers au large, je le suis mais chaque brasse m’en éloigne, tandis que Arthur Rimbaud disparaît dans des creux de plusieurs mètres, la mer qui m’entoure est plate comme un lac, et le courant me retient, c’est pourquoi je préfère soudain plonger, et c’est là que je vis pour la dernière fois le corps d’Arthur Rimbaud posé à la surface du sable, emporté.


arnaud maïsetti - 6 novembre 2011

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