anticipation #49 | virginités
24 décembre 2011




Reprise des hostilités – le corps en sommeil se dresserait soudain dans le sursaut sans aucun souvenir d’aucun temps : aucune trace de rêve, et plus loin que le rêve, aucune trace de rien, aucune trace de trace avant ce réveil qui le trouve là nu, dans ces draps blancs, son corps posé et il ne sait pas où.

Une terreur qui n’a rien à voir avec le rêve ; une paix qui n’a rien à voir avec ce lieu. Il ne reste rien du rêve que le souvenir de s’être réveillé : et du lieu que ce lit blanc, où nu il se réveille comme au premier jour.

Il se toucherait le visage pour se souvenir de son nom. Il n’aurait pas de nom. Mais sa main s’arrêterait sur son visage, irréfutable lui.

Il n’aurait pas non plus d’histoire : il n’aurait rien en lui qui pourrait marquer la trace d’un passé. Alors il se lèverait dans le début de cette histoire absolue sans rien connaître de l’histoire que ce premier pas posé sur le sol froid de la chambre : et il apprendrait ainsi le froid ; dans le miroir, il apprendrait son visage comme un premier visage. Ainsi de suite pour son corps en entier, vierge de lui.

Il parlerait : le premier mot dirait le visage. Il s’étonnerait de le connaître, de penser le visage et de dire le visage, et les lèvres disant les lèvres, et les cheveux : même si reste ce mystère de la préséance : qu’est-ce qui précède l’un, du nom ou de l’objet nommé ? – mais le mot et l’objet se lèvent tous deux à travers le mystère dans sa parole au fond de la gorge, et c’est comme s’il avait appris avant de naître toute cette syntaxe de la création.

Ainsi devant chaque mot assisterait-il à leur invention : cela se ferait sans douleur ; la seule douleur concernerait le nom propre de ce corps, interrogeant le visage devant le miroir et essayant tous les mots possibles pour se reconnaître : échouant devant tous.

Dans les mille et une maisons de la ville, la même cérémonie : le même premier pas, la même virginité abyssale. Dans toute la ville, ils se lèveraient tous de même, se tiendraient quelques minutes devant le miroir avant de sortir au dehors, au plein milieu de la nuit, sans autre raison que cela : s’échapper du miroir qui ne renvoie que l’ignorance : une chose seulement était sûre : le sentiment qu’on avait oublié, qu’il y avait quelque chose, en amont, d’inaccessible, mais d’oublié : car ce n’était pas ainsi que les choses devaient être, non, on le savait : l’oubli n’avait pas effacé cela, que l’on avait oublié quelque chose – mais quoi. Tout évidemment. Restaient le corps, sa nudité, et le monde, qui commençait.

Le creusement dans la conscience laissait voir son trou : comme un sarcophage vide. Où le cadavre, où la cendre. Le sentiment de la mort demeurait partout. Mais on était vivant. Alors, sortir du miroir, cela voulait dire : survivre à son oubli, vivre sans amont — aller au dehors.

Tous se lèverait, dans ce milieu de la nuit blanche, et iraient marcher au hasard de cette ville soudainement pleine d’un désœuvrement sans violence, de terreur et de paix. Chacun découvrirait cette ville remplie d’hommes et de femmes ainsi hagards et inconnus ; chacun avancerait ses bras vers l’autre comme devant son propre visage tout à l’heure. On ne se reconnaissait pas, mais sans mot, on savait partager cette même ignorance, cette même virginité.

Dans la solitude infinie de l’esprit, ce partage suffisait pour tenir encore debout et ne pas s’effondrer sur le sol, le creuser avec ses ongles en s’arrachant la peau. Certains se jetaient sur le sol ainsi, creusaient le sol un peu, s’arrachaient la peau ; ils étaient relevés par d’autres, sans mot toujours, pour cette seule raison, injustifiable, qu’on était ensemble.

En cet amour passeraient les derniers jours de ces hommes, avant que chacun peu à peu s’inventent de nouveau des noms, et s’attribuent des rôles.

On oublia en retour la folie de ces amours.

Certains pourtant, parmi eux, rares, avaient le pressentiment que c’était là un bien précieux, le plus précieux même. Ceux-là, des enfants sans doute, dans cette joie nue des aurores, s’enfuirent quelque part vers le sud ; on ne les retrouva jamais.


arnaud maïsetti - 24 décembre 2011

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