le cercle qui m’est assigné
18 janvier 2012




Ne pas écrire chaque jour, cela ne veut pas dire que chaque jour, on n’écrit pas – je demeure incapable de ne pas composer mentalement des phrases sur tout ce dehors que je vois ; cet apprentissage long de naître à soi dans le dehors ouvert comme une plaie. L’appareil photo est un stylo tenu ainsi à bout de bras qui me permet d’écrire, même dans ces jours où tout fuit, où ne pas guérir d’une crève qui insiste, où il n’y a plus que les heures après minuit, comme celles-ci, pour — heures qui ne sont plus bornées et permettent qu’on s’y livre, dans la sauvagerie.

L’insomnie sauve au moins de cela ; préserve du silence. Mais l’insomnie, éprouvée à force de fatigue plus que par décision, je l’occupe à lire. J’emprunte ici quelques minutes à ces moments pour m’arracher à eux, à la fatigue, à ce dehors, à la vie passée devant moi sans interruption : pour m’y poser.

Ne pas écrire chaque jour n’est pas un manque, ou alors comme on manque de temps pour le vivre : le temps est toujours là cependant. Écrire dans l’inconfort, dans l’entre-deux de la vie, cela je l’accepte. La sauvagerie aussi, sa tendresse.

Et puis, je suis moi-même dans cet entre-deux toujours inacceptable de ce temps où l’on vient de finir un texte longtemps porté, et où on n’a encore rien entrepris. Mais le rêve d’un autre texte est en train de prendre, lentement, très lentement, plus lentement encore que le désir de se dépouiller de ses vêtements, plus lentement que le temps mis par le cheveu à tomber quand on le jette après le désir : alors je me tiens au pas de la porte, sans oser pour le moment. Ma valise à la main est encore lourde : puis, il me faudra la laisser à l’entrée pour pénétrer.

Heureusement, j’ai l’appareil photo : j’écris encore, intérieurement, des phrases sans mots, pas même des images ; simplement, de brusques poussées de lumière qui me fuit.

De la sauvagerie tendrement couchée sur cette ville que je viens rejoindre dans mon sommeil quand il voudra de moi. Je n’ai rien d’autre.

Si : cette phrase de Kafka :

Au début de la vie, tu as deux tâches : restreindre de plus en plus le cercle qui t’es assigné et vérifier sans cesse que tu ne te caches pas quelque part en dehors.

Le cercle qui m’est assigné, j’apprends à le mesurer. J’apprends à désirer sa démesure aussi. J’apprends peu à peu à l’encercler de cette lumière froide.

Quant au dehors : j’apprends la troisième tâche de vérifier au dehors que je ne m’y trouve pas. Oui, chercher et ne pas m’y trouver, afin de m’y rendre, armé, et plus insomniaque que la nuit : trouver ce pont jeté entre moi et le dehors, la solitude et sa déchirure, pour continuer de prendre la route comme on prend la parole, ou la main : dans la sauvagerie et la tendresse.


arnaud maïsetti - 18 janvier 2012

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