la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil
26 février 2012




Aube dispersée par fragments de brumes, le vingt-sept janvier, partout. Dehors, soleil levé, à peine (la peine est si grande quand il faut étirer tout le jour avec soi), et derrière la vitre, le brouillard est plus rapide que la lumière.
Moi, je suis le fleuve que je ne vois pas : une image de ma vie. Je ne vois de lui que de la brume à peu près invisible, qui rend invisible la terre là-bas. Et « là-bas, dans leur vaste chantier / Au soleil des Hespérides, / Déjà s’agitent — en bras de chemise — / Les Charpentiers. » Je suis leur frère de rosée.

Il est huit-heures quarante et une.


Le soleil, moins d’une heure après : fait la course avec le train. Ou avec le bruit du train. Ou avec les arbres derrière le train qui avancent plus vite que le train. Tandis que moi, « je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. — Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne. » L’Allemagne est loin. Il faudrait savoir sauter en marche, et courir à l’envers du chemin.

Il est neuf heure six.


Janvier, je ne me souviens plus. Il devait y avoir la guerre. Il devait y avoir la paix ailleurs, et les cours de la bourse. Janvier, j’avais faim, plusieurs fois par jour. Les choses ne changent pas. J’avais soif : mais rien à voir avec ce soir. Ou avec avril. Avril, je m’en souviendrai : le soleil n’aura pas la même forme, ni la même lumière autour de lui, qui semble s’effacer. On ne pourra pas le regarder longtemps : alors, autant le faire, là, quitte à se brûler, comme d’un amour perdu dans le désert. Janvier, je me souviens. « J’aimais le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m’offrais au soleil, dieu de feu. »

Il est dix heures vingt-neuf.


C’est le retour de la lumière sur la peau. Je vois passer cela comme mon ombre. Je n’ai pas peur. J’ai froid encore. Je pense à l’automne. « L’automne déjà ! — Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, — loin des gens qui meurent sur les saisons. » L’éternel soleil est désormais face nue contre nous : devant nous. On le suit comme une route. Là où elle se perd, on s’y jette. Je m’y jette. Je regarde : il y a quelque part un corps plus grand aux cheveux tombés jusqu’à la mer, un corps immense et blanc dans lequel je me fonds, sans un cri.

Il est dix heures trente-et-une.


arnaud maïsetti - 26 février 2012

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